EnCommuns : Ne faut-il pas mentionner aussi tout le travail de la constituante effectué en commun entre les membres, (certains du moins) de la Commission Rodotà et le mouvement populaire autour d'Aqua Bene Comune 6 Le mouvement populaire « L'eau, bien commun » en Italie fait référence à la grande mobilisation sociale qui a abouti au référendum historique de juin 2011, au cours duquel plus de 95 % des citoyens ont voté en faveur d'une gestion publique et participative de l'eau. , Teatro Valle 7Suite à la mobilisation pour le référendum de l'eau, un mouvement d'occupation des lieux culturels a pris naissance au printemps 2011, revendiquant l'accès à des espaces urbains au nom de « la culture bien commun » et réclamant « le droit à la ville ». C'était le cas pour des initiatives telles que la campagne « Teatro Valle Bene Comune » pour une gestion de type collectif, ouverte à la participation directe des citoyens à l'égard de l'un des plus importants théâtres italiens, ou encore à l'expérience du Nuovo Cinema Palazzo dans le quartier de San Lorenzo à Rome, ayant pour vocation la réappropriation d'un cinéma privé pour s'opposer à sa transformation en casino. (voir BIENS COMMUNS (MOUVEMENT SOCIAL - ITALIE), Dictionnaire des Biens Communs, (op. cit.) où s'est développée une discussion entre « activistes » et théoriciens des Beni Comuni ? Quand vous dites qu'à Naples « on a concrétisé », est-ce pour signifier que vous avez été engagé dans tous ces débats en amont ?
LDM : Oui et non à la fois. Oui parce que j'ai, et beaucoup d'entre nous à Naples, ont participé activement à tout le mouvement, soit comme militant de la première heure, par exemple, du Forum national sur l'eau publique. Ensuite, pour ce qui me concerne, je me suis engagé personnellement, à Rome, au Théâtre Valle, mais également au Cinéma Palazzo à Rome. J'ai par ailleurs soutenu les batailles sur les biens communs à Bologne, à Milan, à Turin. Mais, je veux dire et insister ici sur le fait que la différence essentielle avec Naples, c'est que Naples est l'unique endroit où il s'est accompli "une rencontre prolongée, transparente" sur les biens communs entre les collectifs et la politique, rencontre qui s'est traduite par des changements institutionnels majeurs. Et cela a fait une grande différence. Parce que les luttes au cinéma Palazzo, au théâtre Valle et d'autres expériences ont malheureusement mal fini. Chez nous, en revanche, il y a eu de la politique effective qui ne s'est pas traduite seulement par des discours mais également par du droit.
EnCommuns : Justement, c'est une chose très remarquable que cette conjonction très particulière à Naples, de collectifs très mobilisés, de biens communs « puissants » - parce qu'assis sur des « délibérations », du droit et des théoriciens : Lucarelli, Micciarelli ... qui ont alimenté une réflexion forte et soutenue sur le sujet. Diriez-vous que votre action a finalement donné naissance à une « école » ou une « approche » spécifiquement napolitaine des biens communs, et quelle serait sa particularité ?
LDM : Oui, à mon avis, c'est bien de cela qu'il s'agit. La vraie force et l'originalité du « Laboratoire Naples » se fondent sur une profonde autonomie et l'absence de compromissions avec les forces politiques établies ; elle est bâtie sur un véritable esprit d'autodétermination et d'autogouvernement. Il en a résulté une capacité unique en Italie de construire un cadre normatif solide sans qu'une législation nationale et constitutionnelle spécifique sur ce point ait été nécessaire. Nous avons réussi à construire « par le bas » une notion juridique de bien commun qui n'est pas seulement théorique, mais qui a permis à nombre de biens communs de s'affirmer, et de prospérer et de le faire dans des conditions de « sûreté », y compris juridique, qui a mis cette catégorie à l'abri des attaques, que celles-ci soient d'origine judiciaire et policière ou qu'elles proviennent d'autres institutions.
En commun : Une précision. Quand vous parlez du « Laboratoire Naples », vous vous référez au fait de l'expérimentation sociale menée collectivement par le mouvement, ou au « Laboratorio Napoli » qui existe en ce moment même au sein des instances municipales ?
LDM : Il s'agit bien sûr du premier sens évoqué. J'entends ici « laboratoire » au sens du mouvement culturel et politique qui s'est manifesté à Naples.
EnCommuns : Tout cela est vraiment passionnant. D'ailleurs, nous tenons là le titre de notre entretien. Cela va être quelque chose comme « Naples, laboratoire des biens communs » ! ... Pour avancer sur ce thème, peut-on dire que la notion « d'usage civique » fait partie de cette spécificité de l'approche napolitaine ?
LDM : Oui ! C'est même une des parties centrales de nos « délibérations » et de nos règlements. Cela souligne la manière dont le droit plus ancien est mobilisé (parce que les usages civiques relèvent d'un droit qu'on peut qualifier de coutumier), pour devenir une norme.Concernant les biens communs, nous voyons cette norme qui était apparemment pensée pour servir à d'autres fins, finalement être reconnue utile et être introduite dans la codification juridique de la notion de biens communs. La notion d'usages civiques collectifs et urbains est vraiment une partie centrale et constitutive de nos « délibérations » (delibere).
EnCommuns : Que diriez-vous aujourd'hui du moment où vous vous êtes confrontés et avez rencontré tous ces jeunes activistes et chercheurs, qui sont une force du mouvement napolitain et qui ont porté cette innovation ? Comment avez-vous vécu ce moment ?
LDM : C'était très beau, parce qu'au début, il y avait une dimension conflictuelle. Parce que ces jeunes avaient une posture antagoniste envers les institutions. Leur posture initiale s'est constituée pendant ma campagne électorale. Ils avaient perçu que j'avais une position ouverte et révolutionnaire, mais bien sûr ils craignaient qu'en devenant maire, en entrant dans le palais (la Mairie / Palazzo San Giacomo, il Municipio), je sois amené à assumer une position plus répressive et, disons-le, « légaliste » et sécuritaire. Donc, au début, les premières rencontres ont été traversées par beaucoup d'énergie et de tension. Cependant, c'était très beau de voir comment les choses ont évolué vers une compréhension réciproque et finalement un accord sur le fond.
EnCommuns : Pour revenir à la question des « usi civici » (usages civiques), il semble qu'il faille faire référence au statut particulier de la propriété collective en Italie. En France, on n'a plus de propriété collective. Au contraire de l'Italie où il y a tout un débat sur la propriété collective et l'usage civique de ces terres collectives. Il semble bien qu'en fait, « usi civici » est un terme générique, car il existe plusieurs droits d'usage spécifiques dans différentes régions. Et pour en avoir discuté notamment avec Nicola Capone, mais aussi avec Giuseppe Micciarelli, il ressort qu'il y a une spécificité napolitaine de l'usage civique des terres en Campania qui est très liée aussi à la question de l'usage public. Aussi, pensez-vous que la remobilisation des usages civiques, mais dans un cadre urbain – celui de Naples – est liée quelque part à une tradition proprement napolitaine des usages civiques ?
LDM : Oui, il existe certainement un lien avec les dispositions qui concernaient davantage la terre, donc des questions qui n'étaient pas liées aux zones urbaines. Et donc la vraie nouveauté est d'avoir « transposé » une réflexion et une pratique pensées pour des micro-territoires de communautés qui n'étaient pas urbaines, pour les insérer et les traiter dans le cadre d'une grande métropole. Et, ainsi réunir une élaboration théorique liant propriétés collectives et usages civiques, ce qui a permis de donner une qualification de « biens communs » à certaines zones urbaines au sein d'une grande métropole, chose qui était bien plus difficile à réaliser que s'il s'était agi d'un espace rural. Parce que, alors que dans le cas des terres abandonnées, il était relativement simple de parler d'usages civiques, lorsque vous transposez le sujet dans un contexte urbain, cela devient plus compliqué, car prévalent d'autres instruments juridiques qui gouvernaient jusque-là la propriété privée ou la propriété publique. Introduire les usages civiques et les biens communs dans une zone urbaine marque une véritable « rupture » dans la ville et ses pratiques.
EnCommuns : Peut-être peut-on repartir des expériences concrètes à Naples. Pourriez-vous nous reparler de l'expérience conduite à Naples pour « faire de l'eau un bien commun » ? Concrètement, comment avez-vous fait pour mettre en place l'entreprise Aqua Bene Comune Napoli (ABC Napoli – « L'Eau bien commun de Naples ») ? En quoi consiste sa spécificité ? Où en est-elle aujourd'hui ?
LDM : Cela a été très difficile de mettre en application et de faire vivre le résultat du référendum 8 Il s'agit du référendum sur « l'eau bien commun » ; voir note 6 supra. . Oui, très difficile. La première difficulté a été d'écrire le statut de la nouvelle entité (l'entreprise en charge de la gestion de l'eau), parce qu'il n'y avait pas de précédents en Italie. Il y a eu aussi des difficultés avec les syndicats et les travailleurs, parce qu'ils craignaient la nouveauté. Nous avons également rencontré nombre de difficultés concernant les dimensions administratives et financières de l'entreprise à créer : comment concevoir et écrire le « bilan » d'une telle entreprise, par exemple. Cela a été un travail énorme, que nous avons fait, Alberto Lucarelli, les avocats du barreau de la municipalité de Naples et moi-même. Tout cela a permis de définir et d'écrire un « statut » pour la société ABC, qui est toujours d'actualité depuis 13 ans maintenant. Il s'agit d'un statut unique en son genre en Italie. L'entreprise est devenue solide, elle fait des bénéfices, elle a embauché du personnel, a amélioré les infrastructures, informatisé et digitalisé beaucoup de fonctions, a réduit la dispersion d'eau. Elle a par ailleurs baissé les tarifs. ABC Napoli est devenue un modèle d'entreprise destiné à être reproduit ailleurs, malgré qu'elle fasse l'objet de nombreuses attaques encore aujourd'hui. Ce modèle a d'autant plus été attaqué par nos adversaires qu'il fait la démonstration qu'il peut y avoir une façon de faire de l'économie qui garantisse les services publics sans privatisation. À l'opposé donc de la pensée dominante, devenue totalement hégémonique depuis de nombreuses années dans notre pays, et plus largement dans l'ensemble de l'Europe.
EnCommuns: Une question s'impose ici parce qu'en France, il y a toute une série de municipalités (à commencer par celle de Paris) qui ont procédé à la « remunicipalisation » de l'eau. Il s'agit en fait d'un vrai mouvement contre la privatisation de l'eau. Ce mouvement a connu des succès importants. C'est le cas à Paris où les élus sont parvenus à restaurer la gestion municipale de l'eau. La question qui se pose ici est la suivante : d'après votre expérience, qu'est-ce qui distingue le fait de traiter l'eau comme un bien commun, comme vous avez essayé de le faire, d'une gestion « municipale » de l'eau ? Est-ce qu'il y a une différence entre les deux concepts et les pratiques entre faire de l'eau bien commun, ou qu'elle soit régie par la municipalité ?
LDM : Disons d'abord que Naples et Paris sont les deux grandes villes européennes qui sont à l'avant-garde sur ce sujet. Cependant il y a une différence très significative entre l'azienda speciale, « l'entreprise spéciale » 9 Dans l'ordre juridique et administratif italien, l'azienda speciale désigne une entité de droit public instituée par une commune ou une autre collectivité territoriale afin d'assurer la gestion d'un service public, dotée d'une autonomie statutaire, organisationnelle et financière lui permettant d'exercer ses activités (voir art. 114 du Testo unico delle leggi sull'ordinamento degli enti locali [TUEL]). que nous avons installée à Naples, et une gestion communale municipalisée. Ce qui nous distingue tient en ceci : à Naples il y a le « père » qui est le commun et le « fils » qui est l'ABC. C'est cela qui nous distingue du cas français. À Naples, nous avons mis en place une gestion propre et autonome de l'ABC, ce qui n'est pas le cas à Paris. L'ABC dispose d'une gestion autonome dans laquelle il y a une nouveauté significative sur la gouvernance. En effet le conseil d'administration est formé et constitué à travers un appel d'offres public auquel ne participent pas les fonctionnaires de la mairie. Et, sur les cinq personnes qui forment ce conseil, deux doivent forcément être l'expression d'associations environnementales. Ajoutons à cela que les représentants des salariés appelés à siéger sont issus de l'entreprise (ABC) et non de la mairie et sont dans le comité de surveillance 10 Le comité de surveillance (Comitato di Sorveglianza d'ABC Napoli) constitue un mécanisme de participation et de contrôle citoyen intégré au dispositif de gouvernance du service de provision de l'eau. Prévu par l'article 41 du statut de l'entreprise, il exerce des fonctions de consultation, de contrôle, d'information, d'écoute, de concertation et de débat à l'égard du service hydrique intégré ; il veille également à la réalisation des objectifs d'ABC et peut adopter des orientations concernant la gestion de l'entreprise ainsi que les questions d'intérêt public relatives à l'eau comme bien commun. . La municipalité et l'entreprise ABC sont donc des entités distinctes quoique liées. Le père n'abandonnera jamais son fils, mais le fils est un fils né « majeur », pleinement responsable de ses actes. C'est important parce que même les comptes, ceux de l'ABC, sont des comptes propres, distincts de ceux de la ville. Pour poursuivre dans l'énoncé des différences, précisons qu'à Paris l'eau est administrée comme un service de la ville et ne relève pas d'une entreprise autonome. Chez nous, comme je l'ai indiqué, il s'agit d'une relation « père/fils » (en ce que l'entreprise a été créée par la municipalité), mais le fils a été créé d'emblée avec un statut d'enfant « majeur », il définit lui-même sa ligne de conduite et prend ses décisions de manière autonome. Techniquement, la gouvernance est organisée de la manière suivante : il y a d'abord le conseil d'administration (CA). Il est composé de cinq personnes, dont trois sont choisies à travers un appel public. Aucun fonctionnaire de la ville de Naples peut y participer. Les autres membres du CA (au nombre de 2), comme je l'ai déjà indiqué, doivent forcément être issus d'associations environnementales, et exercer ainsi une vigilance sur cet aspect des choses. À cela il faut ajouter « les comités de surveillance » auxquels participent tous les travailleurs de « l'entreprise spéciale ». Cela permet d'affirmer clairement la distinction entre les personnes de la mairie de Naples ainsi que le rôle qui leur est dévolu et les entités qui gèrent l'entreprise spéciale. Rien de tout cela n'existe dans la gestion de type « municipale » de l'eau qui fonctionne comme un service de la municipalité fourni par la municipalité. Il faut enfin signaler aussi que, à Naples, la tarification de l'eau elle-même a été modifiée. L'eau étant un bien commun, son accès a été rendu gratuit et ce jusqu'à un certain cubage. Rien de cela n'est possible ou a été mis en œuvre dans les cas de gestion municipale de l'eau.
EnCommuns : Cela a-t-il changé depuis la fin de votre mandat ? Comment fonctionne l'ABC aujourd'hui ?
LDM : La politique de gratuité a été conduite sous mon mandat. Elle a été abandonnée depuis. Aujourd'hui, l'entreprise est en danger. La dernière présidente que nous avions nommée à ce poste a rencontré d'importantes difficultés durant son mandat. Elle s'est heurtée à la nouvelle coalition élue en 2021 11 En 2021 Luigi de Magistris après deux mandats successifs, ne pouvait pas se présenter à une troisième élection. La mairie a alors été remportée par une coalition dirigée par Gaetano Manfredi, actuel maire de Naples. De nouvelles élections se tiendront en 2027. qui entend tout modifier. La nouvelle administration s'est attaquée à la gouvernance. Et, pour cela, a entrepris de modifier le statut de l'ABC, pour transformer l'« entreprise spéciale » en une SA (société anonyme). Le prétexte avancé pour cela est l'invocation d'un décret pris par le gouvernement après le référendum sur l'eau. Cela n'est pas acceptable. Nous devons en effet toujours nous rappeler que le référendum – et en particulier celui consacré à « l'eau bien commun », est la plus grande affirmation possible de l'expression de la souveraineté du peuple. L'agissement de la mairie actuelle de Naples est donc extrêmement grave du point de vue démocratique. Son action se heurte d'ailleurs à un fort mouvement de la part des travailleurs et des organisations syndicales pour défendre l'ABC qui est devenue une entreprise solide sur le plan industriel et économique. Rien ne peut donc justifier le changement de statut. La défense de l'azienda speciale fait l'objet d'un vaste mouvement 12 Voir sur ce point « La logica mercantile entra en ABC Napoli. I comitati per l'acqua benecomune non ci stanno, » par Maria Tavernini , 29 luglio 2026 (lien externe).
EnCommuns : Une question paraît ici nécessaire. Quelle est finalement la motivation profonde pour mettre en cause l'ABC ? Est-ce pour des motifs principalement idéologiques ? Est-ce lié au fait sans précédent qu'une entreprise soit mise au service du bien commun et pour cela soit dotée d'un statut juridique particulier et approprié ? Y a-t-il d'autres raisons ? Pourquoi cette attaque ?
LDM : Plusieurs motivations s'entremêlent. Tout d'abord, il s'agit d'une entreprise autonome, et donc dont le statut est contraire à l'idéologie politique qui règne dans les administrations, laquelle consiste à toujours vouloir tout contrôler et pour ce faire disposer du pouvoir de placer les personnes de son choix aux postes de responsabilité. Cette attaque s'explique aussi, parce qu'il faut le rappeler, l'administration actuelle est parfaitement en ligne avec la pensée dominante libérale en Italie. Sur le plan politique, la municipalité qui gouverne aujourd'hui pense qu'il est de son intérêt de privatiser, d'externaliser, de passer des accords avec le secteur privé, ce en pleine cohérence avec les recommandations formulées à l'époque du gouvernement Draghi 13 Mario Draghi ancien président de la Banque Centrale Européenne a exercé les fonctions de président du Conseil des ministres en Italie entre le 13 février 2021 et le 22 octobre 2022. Pour ce faire, il lui fallait absolument changer le statut et la gouvernance de l'ABC que nous avions construits, car ceux-ci garantissent la transparence et l'autonomie de l'entreprise. Le statut historique de l'ABC rend impossible toute ingérence politique visant à s'emparer du pouvoir à l'intérieur de l'entreprise et ainsi de contrôler son activité : de la passation des marchés au recrutement des personnels salariés. Je pense que nous nous trouvons devant une offensive de type « partitocratique » qui vise à prendre le contrôle d'une « entreprise spéciale » qui est aussi une entreprise publique.
EnCommuns : Peut-être peut-on revenir sur un point spécifique au droit italien qui nous fascine un peu, parce que l'équivalent n'existe pas dans notre tradition, il s'agit du principe de « subsidiarité ». Ce que l'on peut comprendre de l'approche italienne et de l'expérience napolitaine, c'est que le principe de subsidiarité ouvre une possibilité et alimente une politique originale. Si l'on préfère, il permet de penser une manière différente de distribution des pouvoirs entre l'administration publique et les citoyens. On se réfère ici en particulier à l'idée de « subsidiarité horizontale » (art. 118) 14L'article 118 stipule dans son dernier alinéa : « L'État, les Régions, les Métropoles, les Provinces et les Communes favorisent l'initiative autonome des citoyens, seuls ou en association, pour le développement d'activités d'intérêt général, sur la base du principe de subsidiarité. » Pour certains acteurs du mouvement des communs, en particulier l'association à l'origine de la création du laboratoire LABSUS, cette disposition constitue le fondement constitutionnel d'un modèle d'« administration partagée » (amministrazione condivisa). Dans ce modèle, les citoyens deviennent des coproducteurs actifs d'activités poursuivant l'intérêt général, aux côtés des pouvoirs publics. Labsus traduit ensuite ce principe constitutionnel en un mécanisme institutionnel et juridique, les « pacte de collaboration » (Patto di collaborazione) (voir notre article dans ce même numéro de EnCommuns), instrument par lequel la municipalité et des citoyens engagés s'accordent sur la manière d'entretenir, de réhabiliter ou de gérer des espaces urbains, en définissant les objectifs, les activités, les responsabilités, la durée et les engagements réciproques des parties. Le site de LABSUS se trouve à l'adresse https://www.labsus.org/, inscrite dans la Constitution.
LDM: Oui, cela, plus des opportunités qui ont été récemment introduites dans la Constitution (en son titre V) parce qu'elles peuvent favoriser d'un point de vue juridique les autonomies locales de même que des laboratoires d'expérimentation de l'autodétermination « par le bas », ont joué un rôle facilitateur pour introduire des pratiques institutionnelles différentes et innovantes. Ces modifications constitutionnelles ont permis de s'engager dans des pratiques plus horizontales sur le territoire, fondées sur une plus forte connexion et coordination (comme nous l'avons fait à Naples) entre les communautés d'habitants, les populations et l'administration locale. Donc, certainement, ces modifications ont rendu plus légitimes sur le plan juridique nos « délibérations », qui, même du point de vue du droit formel, ont ainsi pu bénéficier d'une sorte de couverture constitutionnelle.
EnCommuns : Dans le cas de Naples, il semble bien cependant que ce n'est pas seulement, ni même prioritairement la subsidiarité horizontale, qui a été en jeu 15Rappelons en que cette disposition de la constitution a surtout été exploitée par l'équipe du laboratoire Labsus, qui l'a mise à profit pour mettre en place de très nombreux « pactes de collaboration » entre municipalités et citoyens.. Ont été en effet largement mobilisés l'article 3, ainsi que l'article 2 16 L'article 2 de la Constitution italienne dispose que « La République reconnaît et garantit les droits inviolables de l'homme, comme individu et comme membre de formations sociales où s'exerce sa personnalité, et exige l'accomplissement des devoirs de solidarité politique, économique et sociale auxquels il ne peut pas être dérogé ». qui traitent non de gouvernance mais de propriété et de l'utilité sociale, et posent le principe d'une égalité substantielle » entre citoyens .
LDM: En effet, concernant la politique conduite à Naples, outre la mobilisation de la notion d'« usages civiques », nous avons mobilisé le cadre constitutionnel fourni par l'article 2 qui postule des devoirs de solidarité sociale et qui donc peut être invoqué à propos des biens communs. L'article 3 a aussi pu être mobilisé parce que l'égalité dont il traite a aussi une haute valeur 17 L'article 3 stipule en son second alinéa : « Il appartient à la République d'éliminer les obstacles d'ordre économique et social qui, en limitant dans les faits la liberté et l'égalité des citoyens, s'opposent au plein épanouissement de la personne humaine et à la participation effective de tous les travailleurs à l'organisation politique, économique et sociale du Pays » . Selon moi, l'article 9 18 L'article 9 dispose que « La République favorise le développement de la culture et la recherche scientifique et technique. Elle protège le paysage ainsi que le patrimoine historique et artistique de la Nation. Elle protège l'environnement, la biodiversité et les écosystèmes, également dans l'intérêt des générations futures. La loi de l'État régit les modes et les formes de protection des animaux. » , qui traite de la République en tant qu'elle promeut la culture, est aussi pertinent en ce que les biens communs sont des dispositifs possédant explicitement une dimension culturelle. Les articles les plus importants et les plus prégnants restent cependant les articles 41 et suivants sur l'utilité sociale de la propriété privée. Enfin il faut le souligner, les articles sur la « subsidiarité » (l'article 118 sur la subsidiarité horizontale et l'article 120), conçus pour d'autres fins, restent utiles pour donner une référence juridique aux expérimentations du mouvement en ce qu'elles émanent « du bas ».
EnCommuns : La notion de propriété sociale, il faut le souligner, concerne la propriété privée. Or, en fait, la question que l'on peut se poser est que les beni comuni en Italie, que ce soit les lieux qui accueillent l'Asilo Filangieri ou ceux qui ont été installés depuis, sont de propriété municipale. Donc, ce n'est pas de la propriété privée. Est-ce qu'il y a des beni comuni qui ont été construits sur de la propriété privée ? À Naples, en particulier
LDM: Nous avons envisagé la possibilité de constituer des biens communs tant à partir de biens publics que de biens privés, car le bien commun va au-delà de la propriété publique et de la propriété privée. Nous avons toutefois utilisé deux instruments juridiques différents. Avec la propriété publique, -la propriété communale, le parcours a été « plus facile », moins complexe, bien que des difficultés multiples aient été rencontrées. Comme celle de faire accepter par les fonctionnaires communaux qu'une activité et un service soient fournis sans faire payer en contrepartie une prestation monétaire.. Dans le cas des biens privés, les difficultés sont plus grandes encore. En réalité, nous avons dû prévoir une « délibération » différente à chaque situation qui concernait un propriétaire privé. Le droit exige ici une relation directe et particulière. Vous ne pouvez pas, comme municipalité, imposer de dispositions particulières sur le bien dès lors qu'il relève de la propriété privée. Pour pouvoir le faire, il faut signaler au propriétaire que le bien fait l'objet d'une procédure, par exemple parce qu'il n'est plus entretenu, ni conservé, ni préservé…, qu'il présente donc un risque pour le territoire et que son utilité sociale n'est plus effective. Alors s'ouvre une « interlocution » avec le proprietaire privé, un procédé administratif, par lequel on lui signifie que s'il cesse de s'occuper de son bien, s'il déroge aux obligations en matière de protection de l'utilité sociale, le bien cessera de disposer d'une couverture constitutionnelle. Dans ce cas, il devient possible, en suivant les recommandations de l'arbitre administratif, de procéder à son acquisition comme patrimoine communal. À partir de là, la procédure se poursuit en suivant les mêmes règles qui prévalent pour les biens publics et leur changement de statut en biens communs.
EnCommuns: Pour conclure cet entretien, parlons du cas de l'Asilo Filangieri 19 Sur cas de l'Asilo Filangieri voir l'analyse exhaustive proposée par Ana Sofía Acosta Alvarado dans sa thèse de doctorat « Around and Beyond the Napoli Model: From l'Asilo to Commons of Open Community, the institutionalization of a new type of Commons . », dont une présentation résumée est proposée dans cette même livraison de EnCommuns . Ce qui a été élaboré à l'Asilo a de fait servi de modèle pour bâtir d'autres biens communs. Le cas de l'Asilo mérite-t-il selon vous une attention particulière ?
LDM: Tous les biens communs que nous avons installés à Naples me sont chers, et chacun présente ses propres particularités. L'Asilo a marqué le début de notre aventure et du laboratoire, mais ensuite il y a eu Scugnizzo Liberato, Villa Medusa, Lido Pola, Santa Fede, Liberata, et d'autres encore 20 Les principaux « beni comuni de Napoli » qui ont bénéficié d'une reconnaissance institutionnelle et d'une aide de la mairie, alors que celle-ci était dirigée par LDM sont les suivants : `L'Asilo : Ancien couvent situé dans le centre historique, occupé en 2012 et devenu un bien commun urbain autogéré, axé sur la production artistique et culturelle. Giardino Liberato di Materdei : Ancien couvent situé dans le quartier de Materdei, abandonné depuis des décennies et rouvert collectivement en 2012. Aujourd'hui c'est un espace communautaire doté d'un jardin, d'une bibliothèque et proposant des activités culturelles et éducatives, des ateliers et des initiatives sociales. Santa Fede Liberata : Ancienne institution religieuse et sociale située dans le centre historique, rouvert collectivement en 2014, dédié aujourd'hui à des activités culturelles, à l'entraide et aux initiatives communautaires. Villa Medusa - Casa del Popolo : Ancien centre municipal polyvalent situé à Bagnoli, initialement destiné à accueillir un centre de jour pour personnes âgées. Réhabilité en 2013, il s'est transformé en une « Maison du Peuple » communautaire accueillant des activités éducatives, culturelles, sociales et politiques. Lido Pola : Ancien établissement balnéaire et restaurant historique situé à Coroglio, Bagnoli, laissé à l'abandon et réhabilité collectivement en 2013. Sa communauté met particulièrement l'accent sur l'accès public au littoral, la régénération environnementale (l'ancienne zone industrielle), et des activités culturelles. Scugnizzo Liberato - Ancienne prison pour mineurs (anciennement un couvent) située dans le centre historique, réhabilité en 2015. C'est un espace bien commun d'entraide alliant production culturelle, éducation, sport, services sociaux, ateliers, espaces de travail partagés et autogestion participative. Ex OPG « Je so' pazzo » L'ancien hôpital psychiatrique Sant'Eframo, installé dans un ancien couvent franciscain à Materdei. Abandonné après sa fermeture en 2008, il a été réhabilité collectivement en 2015 et transformé en bien commun urbain dédié à des activités sociales, culturelles, politiques et d'entraide.. Ils sont installés dans différents territoires de la ville, dans des quartiers qui ont chacun leur spécificité. Pour donner un exemple, prenons le cas des problèmes que nous rencontrons en matière de « bradyséisme » 21 Le bradyséisme désigne une remontée ou une baisse lente du niveau du sol, d'origine volcanique. Ce phénomène a été observé dans des caldeiras dans les champs Phlégréens en Italie. . Il se produit des secousses sismiques notamment dans l'area flegrea connue pour être une zone à tremblements de terre. Un des biens communs, la Villa Medusa, qui se trouve dans l'épicentre du bradyséisme, est devenu un lieu fondamental de soutien à la population. Elle offre des secours de première urgence mais également et surtout de l'assistance psychologique. La Villa Medusa a ainsi assuré plus de 300 accès à des services d'assistance psychologique, ce que ne fait pas l'ASL (Assistance Sanitaire Sociale) qui est un service public. Villa Medusa propose ainsi une activité qui vient s'ajouter aux services proposés par l'ASL locale. Medusa est ainsi devenue une institution collective et démocratique installée sur le territoire qui vient pallier une absence de l'offre publique, qui se manifeste de façon spécialement forte dans notre ville, en ce temps de crise.
EnCommuns : Et ce sont des bénévoles qui font ça ? C'est comme à l'Asilo, ce n'est que du travail non rémunéré ?
LDM : À présent, la mairie s'est vraiment retirée. Auparavant (sous ma mandature), la mairie garantissait des ressources pour une série de services. Maintenant, le commun est complètement livré à lui-même. Et, il n'y a pas, que je sache, de rétribution interne. À ma connaissance, tout relève du volontariat.