Thomas Perroud
Professeur de droit public
Nous publions une traduction, accompagnée d'une introduction de Thomas Perroud, du règlement de la ville de Bologne instituant des partenariats entre la ville et les citoyens pour la conservation des communs urbains. C'est l'occasion de revenir sur l'origine de ce pacte de collaboration, sur la manière dont il contribue à renouveler les principes de l'action publique et sur son influence en Italie et en France.
Droits réservés : Torino, Porta Palatina, Torre Campanaria e Duomo Author: Wadid Minh Rahhou
Par Thomas Perroud
À l'heure où de nombreuses communes françaises s'interrogent sur la façon de faire participer les communautés à l'action publique, nous avons pensé qu'une traduction du règlement de la ville de Bologne instituant des partenariats entre la ville et les citoyens pour la conservation des communs urbains, en vigueur depuis le 16 juin 2014, pourrait être utile pour faire comprendre l'intérêt de ces pactes en France. On se bornera à quelques commentaires en introduction.
D'abord, quelle en est l'origine ? Le mouvement qui a abouti à la rédaction de ce texte prend racine dans un contexte de mobilisation citoyenne forte, marqué par le référendum de 2011 contre la privatisation de l'eau et des occupations de bâtiments vacants (comme le Teatro Valle à Rome). C'est dans ce climat que la ville de Bologne adopte, en février 2014, son « Règlement sur la collaboration entre les citoyens et l'administration pour l'entretien et la régénération des biens communs urbains ».
Le succès est rapide : en 2015, Bologne comptait déjà sept pactes actifs. Aujourd'hui, selon l'association Labsus (le principal promoteur du dispositif), plus de 300 entités locales italiennes (communes, unions de communes, provinces et même des régions comme le Latium et la Toscane) ont adopté un règlement similaire. Cette diffusion témoigne de la grande adaptabilité du modèle.
Il ressort du texte bolognais plusieurs choses intéressantes. Le développement des pactes de collaboration italiens s'inscrit d'abord dans une vision des rapports entre les citoyens et la puissance publique qui procède de la Constitution. Ce n'est pas une simple forme de délégation d'activité d'intérêt général à des groupes de citoyens. L'article 118 de la Constitution italienne, qui établit les rapports entre les différents échelons de l'action publique (État, régions, communes) et entre ces personnes publiques et la société civile, est la source de cet outil. Le principe de subsidiarité est au cœur du dispositif. Il implique d'une part que les compétences soient exercées au plus près des citoyens, mais aussi : « État, Régions, Villes métropolitaines, Provinces et Communes favorisent l'initiative autonome des citoyens, individuellement ou en association, pour l'exercice d'activités d'intérêt général, sur la base du principe de subsidiarité. » La Constitution légitime donc le rôle des citoyens dans la fourniture de certains services, au même titre que les personnes publiques.
Le pacte de collaboration correspond ainsi à un renouveau de la citoyenneté. Le citoyen n'est plus considéré comme un administré, mais comme un acteur. L'une des notions clés du pacte bolognais est celle de citoyen actif, défini comme celui qui est prêt à prendre en charge des biens communs urbains. Le texte noue de façon renouvelée le lien entre citoyenneté, bien commun et État. La ville doit en outre s'appuyer sur les réseaux civiques et les médias civiques pour mener son action.
D'autre part, le champ des pactes est large, puisqu'il a la même extension que la notion centrale de « bien commun urbain », qui couvre « les biens, matériels, immatériels et numériques, […] essentiels au bien-être individuel et collectif ». Les communs nouent différemment les relations entre États et personnes privées, mais ils sont aussi l'occasion de mettre l'accent sur le lien entre bien-être individuel et collectif. Dans ce texte, on sent bien que le projet politique porté par les communs est un dépassement de l'individualisme. On perçoit que le texte dessine en creux un faisceau d'opposition qui fait sens : individualisme et État, d'un côté, collectif, commun et citoyen, de l'autre. Ce que le texte ne dit pas, en revanche, mais qui fait partie du sous-texte, c'est que le duo individualisme-État a eu bien souvent comme corollaire la fourniture marchande des services d'intérêt général, là où le pacte propose, lui, un modèle basé sur la société (on voit dans le règlement que le soutien financier de la commune est limité).
Le pacte symbolise donc un nouveau mode d'action publique. On le voit aussi dans les principes qui guident l'action publique dans ce domaine. Ce nouveau mode d'intervention qu'incarnent les pactes s'inscrit dans la continuité des valeurs que l'action administrative est censée incarner dans la période moderne (publicité, transparence et impartialité). Mais, en ajoutant les principes d'inclusivité, d'ouverture et de durabilité, cet outil incarne aussi des principes beaucoup plus récents de l'action publique, qui ne sont pas parfaitement reconnus partout.
Le champ de l'intervention des citoyens par rapport aux biens communs urbains est en revanche circonscrit : il s'agit de l'entretien et de la régénération. L'article 6.2 met en évidence qu'il s'agit, pour les pactes, de compléter l'action publique là où elle est inexistante ou insuffisante. Ce qui différencie radicalement le système des pactes du système classique de droit administratif, c'est que les communautés peuvent être à l'origine de la demande (article 11). Il ne s'agit donc pas d'une démarche verticale descendante.
À cet égard, l'initiative italienne s'inscrit dans un moment plus global qui, à partir de la crise financière de 2008, a favorisé un renouveau des relations citoyens-État, avec des inspirations politiques très opposées. Par exemple, au Royaume-Uni, le projet Big Society de David Cameron avait poursuivi l'objectif de favoriser justement la société par rapport à l'État en permettant aux communautés de récupérer des services publics. Le Localism Act de 2011 contenait même une disposition permettant aux communautés de manifester leur intérêt à fournir ou à améliorer des services publics actuellement gérés par des autorités locales en Angleterre (right to challenge). Mais les autorités publiques étaient tenues de prendre en considération les demandes reçues. À la différence de l'Italie, il s'agit ici de services publics et pas de biens communs. On voit que, dans ces années, la crise financière et la diminution des revenus qu'elle a entraînée pour les collectivités publiques ont généré un renouvellement des rapports entre citoyens et autorités publiques.
Ce règlement est aussi lucide sur les risques du commun, notamment le risque de clôture et d'exclusion. L'ouverture est d'abord un principe de base des pactes. Ensuite, le règlement prévoit bien, par exemple pour la gestion partagée des bâtiments, que la communauté doit « garantir l'usage collectif du bien ainsi que l'ouverture à tous les citoyens souhaitant participer aux interventions ». De même, concernant les espaces publics, le règlement prévoit que « les citoyens actifs ne peuvent pas mener d'activités ou réaliser d'interventions contraires à l'usage public ». Au total, ce texte marque un changement d'ampleur de philosophie de l'action publique, mais dont la portée est certainement limitée par l'absence de soutien public.
Depuis ce texte, les initiatives se sont multipliées. Mentionnons les développements qui concernent l'Italie et la France. Les pactes de collaboration en Italie se caractérisent par leur grande flexibilité, ce qui a permis une multitude d'expérimentations. Les projets vont de l'échelle micro-locale (entretien d'un parterre de fleurs, nettoyage d'un portique à Bologne) à la gestion de bâtiments entiers ou de parcs. Le dispositif a même été adapté à l'échelle intercommunale, comme avec le « Regolamento del Lago » entre les communes de Bracciano, Trevignano Romano et Anguillara. Les signataires peuvent être des citoyens individuels, des comités informels, des associations structurées ou des entreprises. Cette ouverture permet d'inclure une grande diversité d'acteurs. Initialement centrés sur « l'entretien » (cura) de l'espace public, les objectifs se sont diversifiés : régénération urbaine, projets culturels, services sociaux, éducation, agriculture urbaine, et même gestion de biens immatériels ou numériques.
On constate donc une grande variété de projets. Loin d'être un simple copier-coller du modèle bolonais, de nombreuses villes se sont approprié le règlement et l'ont hybridé avec d'autres dispositifs ou ont développé des dispositifs concurrents. On peut notamment citer l'« usage civique et collectif urbain » (uso civico e collettivo urbano), conceptualisé par le mouvement des communs urbains dans la ville de Naples et porté par l'expérience de la communauté de l'Asilo après l'occupation de l'Ex-Asilo Filangieri en 2012. Ce dispositif s'inscrit dans la tradition des usi civici, d'origine très ancienne, et rattachée à l'institution archaïque de la propriété collective de la terre. Il constitue à son tour une expérience emblématique des communs urbains ayant fait école en Italie, mais qui prend un fondement constitutionnel différent du projet de Bologne. Là où le projet de Bologne s'appuie principalement sur l'article 118, alinéa 4, de la Constitution italienne 1, qui consacre le principe de subsidiarité horizontale dont l'objet est de permettre aux citoyens de participer à l'exercice de fonctions d'intérêt général aux côtés de l'administration ; Naples, elle, mobilise principalement les articles 42 et 43 de la Constitution 2, dans une démarche centrée sur la fonction sociale de la propriété et l'autogestion collective des biens. Il s'agit de reconnaître à une communauté des pouvoirs d'administration directe sur un bien dont la commune demeure propriétaire. Bologne et Naples constituent donc bien deux pôles d'interprétation politique du projet des communs urbains.
Il existe aussi des exemples d'hybridation. On peut d'abord mentionner l'exemple de Turin. La ville a développé une approche particulièrement sophistiquée avec son projet Co-City. Le règlement de Turin ne se limite pas aux pactes de collaboration classiques, mais intègre d'autres formes de gestion des communs, comme l'« usage civique et collectif urbain » (uso civico e collettivo urbano), la « gestion collective civique » et la « fondation des biens communs ». Cette diversification permet de répondre à des projets de plus grande envergure, notamment la réactivation de grands espaces industriels désaffectés, en partenariat avec des fondations bancaires et des acteurs de l'économie sociale.
À Padoue, la ville a également adopté une approche mixte, combinant les pactes de collaboration avec des « Déclarations d'usage civique et collectif » (Dichiarazioni di uso civico e collettivo). Cette hybridation semble distinguer les projets d'entretien menés par des citoyens de ceux, plus structurants, portés par des collectifs organisés, offrant ainsi une palette d'outils juridiques adaptée à la nature des projets.
Cependant, cet outil a pu susciter des tensions et des résistances. La principale critique, soulignée par de nombreux observateurs, est le risque d'une instrumentalisation par le pouvoir public. En exigeant une validation municipale pour chaque pacte, le modèle conserve une logique descendante qui peut brider l'autonomie et la spontanéité des initiatives citoyennes. L'administration, en définissant les règles du jeu, peut finir par orienter les projets vers ses propres priorités, transformant un outil d'émancipation en un instrument de gestion à moindre coût de l'espace public. Cette tension entre l'institutionnalisation et la préservation de l'esprit radical des communs reste le principal défi du modèle italien.
En France à présent, on peut mentionner l'exemple de Grenoble. Inspirée par l'effervescence italienne, Grenoble est la première ville française à avoir entamé une démarche similaire, tout en restant ancrée dans le contexte juridique et culturel français.
Une fois ce panorama dressé, voyons à présent ce pacte inauguré à Bologne.
Article 1 : But, objet et champ d'application
Article 2 : Définitions
Aux fins des présentes dispositions, on entend par :
Article 3 : Principes généraux
La collaboration entre les citoyens et l'administration s'inspire des valeurs et principes généraux suivants :
Article 4 : Citoyens actifs
Article 5 : Pacte de collaboration
3. Le pacte de collaboration peut inclure des actes de mécénat, auxquels il convient de donner une large visibilité à travers des formes de publicité et de communication sur l'intervention réalisée, l'usage des droits à l'image, l'organisation d'événements, et toute autre forme de communication ou de reconnaissance, sans toutefois constituer des droits exclusifs sur le bien commun urbain.
Article 6 : Interventions sur les espaces publics et les bâtiments
3. Ils peuvent également réaliser des interventions, techniques ou financières, de régénération d'espaces publics et de bâtiments.
Article 7 : Promotion de l'innovation sociale et des services collaboratifs
Article 8 : Promotion de la créativité urbaine
Article 9 : Innovation numérique
Article 10 : Dispositions générales
Article 11 : Propositions de collaboration
Article 12 : Interventions d'entretien occasionnel
Article 13 : Gestion partagée des espaces publics
Article 14 : Gestion partagée d'espaces privés à usage public
Article 15 : Interventions de régénération des espaces publics
Article 16 : Identification des bâtiments
Article 17 : Gestion partagée des bâtiments
Article 18 : Objectifs de la formation
Article 19 : Le rôle des écoles
Article 20 : Exonérations et allègements en matière de redevances et de taxes locales
Article 21 : Accès aux espaces communaux
Article 22 : Matériaux et équipements de protection individuelle
Article 23 : Accompagnement dans la conception
Article 24 : Ressources financières à titre de remboursement des frais engagés
Article 25 : Autofinancement
Article 26 : Formes de reconnaissance des actions réalisées
Article 27 : Simplifications administratives
Article 28 : Communication collaborative
Article 29 : Outils favorisant l'accessibilité des opportunités de collaboration
Article 30 : Reddition des comptes, mesure et évaluation des activités de collaboration
Article 31 : Prévention des risques
Article 32 : Dispositions relatives au partage des responsabilités
Article 33 : Tentative de conciliation
Article 34 : Clauses interprétatives
Article 35 : Entrée en vigueur et phase d'expérimentation
Article 36 : Dispositions transitoires
Pour citer cet article : Perroud, T. 2026. Les partenariats public commun : l’exemple de Bologne, EnCommuns. Article mis en ligne le 14 octobre 2026.
Professeur de droit public
Informations
Crédits
Transcription