L’Asilo à Naples : Un commun de communauté ouverte

Avec ce texte, EnCommuns inaugure une nouvelle rubrique qui donne la parole aux jeunes docteur·es pour présenter leur thèse. Ana Sofía Acosta Alvarado, docteure en économie,  y étudie l'Ex-Asilo Filangieri de Naples. Occupé au départ par des travailleur·ses de la culture, le lieu est devenu un « bien commun » reconnu par la ville grâce à une institution juridique ancienne, les usi civici, adaptée à la ville d'aujourd'hui. À partir d'une enquête ethnographique et d'une mise en dialogue de l'approche Ostromienne et de l'« école napolitaine » des communs, la thèse propose une catégorie nouvelle, celle de « commun de communauté ouverte », dont la gouvernance délibérative et l'espace sont ouverts à tou·tes.

L’objet central de la thèse : L’Ex-Asilo Filangieri à Naples, un commun original dédié à l’art et à la culture

L'Asilo est aujourd'hui un centre de production d'art et de culture, situé dans un bâtiment monumental du centre historique de la ville de Naples. Cet espace est aujourd'hui géré par une communauté ouverte et bénéficie désormais du statut de « Bien commun de la ville Naples » ; un statut élaboré conjointement par la communauté et la Mairie, à l'issue de nombreuses années de discussions où ont alternées confrontation et dialogue. L'Asilo (son espace comme les activités et l'offre culturelle qu'il délivre) est par principe accessible à tou.te.s gratuitement sur la base d'un règlement d'utilisation produit par la communauté qui anime le site. L'espace et son usage sont régis par des règles d'utilisation et de gestion fondées sur l'inclusion, conçues pour permettre à tout citoyen de la ville de jouir des services offerts, comme de participer aux décisions de gestion, sous réserve du respect d'un certain nombre de règles.

L'expérience de l'Asilo est née de l'occupation du bâtiment de l'ancien Asilo Filangieri par des travailleurs et travailleuses de l'art, de la culture et du spectacle vivant. Il s'agissait d'un espace sous-utilisé, qui était le siège de la fondation « forum de la culture ». L'occupation, originellement conçue comme symbolique, était supposée durer trois jours, motivée par l'opposition aux politiques centralisatrices de grands événements culturels (Forum della Cultura) organisés par la ville de Naples et jugés comme excluants à l'égard de la grande majorité des citoyens. Cependant, après les trois jours d'occupation initiale, les occupants ont décidé de prolonger l'occupation et de s'installer durablement dans l'espace. L'expérience s'est alors transformée en une succession d'assemblées publiques ouvertes à toutes et à tous (habitant.es, artistes, activistes, chercheurs…). C'est dans ce contexte qu'il fut décidé de faire de l'Asilo, et de son espace, un bien commun de la ville et de ses habitant.es.

C'est cet objet - l'histoire de sa constitution et sa spécificité comme forme organisationnelle et institutionnelle - qui font de l'Asilo un type de commun fortement original, qui est au centre du questionnement de la thèse.

Questions de Recherche et Méthodologie

L'objectif de la recherche est double. Il s'agit d'abord d'exposer en quoi l'établissement de l'Asilo constitue un type nouveau de « commun » au sens qu'Elinor Ostrom a donné à ce concept, et de préciser quels en sont les traits propres. Il s'agit ensuite de rendre compte du processus d'institutionnalisation qui a marqué l'affirmation de cette nouvelle entité. Commencé comme une occupation illégale, comment l'Asilo s'est-il transformé, sur la base des délibérations de son Conseil Municipal, en un « bien commun de la ville de Naples » ?

Pour marquer les spécificités de l'entité organisationnelle et institutionnelle que constitue l'Asilo, par rapport à d'autres communs qui ont fait l'objet d'études dans la littérature, il est soutenu que le nouveau type de commun peut être désigné comme un « commun de communauté ouverte ». La thèse expose et discute la nature du modèle socio-économique sur lequel ce type de commun repose, comme le mode de gouvernance particulier, centré sur la délibération, qui le constitue. Concernant l'institutionnalisation de l'Asilo, il est montré comment elle s'est effectuée sur la base de la revitalisation de la notion « d'usages civiques » (usi civici) , un dispositif juridique ancien enraciné dans la tradition rurale italienne, qui a été actualisé pour être appliqué à un contexte urbain et moderne. En ce sens, la thèse soutient que l'affirmation de l'Asilo comme entité d'un nouveau type consiste en l'écriture d'une nouvelle page du « retour des communs ».

La méthodologie adoptée est fondée sur une approche ethnographique d'observation participante, en présence et en ligne, conduite entre juillet 2018 et juin 2022. Cette approche, appuyée sur les travaux d'Ostrom, la littérature académique italienne sur les beni comuni et les usi civici, et particulièrement sur l'école napolitaine des communs a été complétée par l'analyse du cadre juridique et de la règlementation afin de restituer le contexte dans lequel s'est effectuée la naissance et l'installation de ce nouveau type de commun. 

Principaux résultats

Chacun des chapitres qui composent la thèse est consacré à l'examen d'une question particulière, et aboutit à ses résultats propres.

L'objectif du chapitre 1 est d'élaborer un cadre opérationnel et normatif permettant de définir et de caractériser les biens communs, en s'appuyant principalement sur l'approche institutionnelle d'Ostrom et sur la tradition juridique italienne, afin d'établir les critères analytiques précis grâce auxquels l'Asilo peut être compris et caractérisé comme un « bien commun urbain » particulier.

Dans le chapitre 1, à partir d'un relecture détaillée des grands textes d'Ostrom, est formulée  une définition opérationnelle des biens communs, entendue, comme résultant d'une expérimentation sociale (politique, locale, etc.) caractérisée par trois éléments constitutifs, à savoir (i) une « ressource » partagée par (ii) une communauté de référence qui régit et gère cette « ressource » au moyen d'un ensemble de (iii) règles qu'elle a elle-même élaborées et qui précisent les modalités d'accès et de partage du bien mis en commun. À ces trois éléments constitutifs, et sur la base des pratiques propres et des références revendiquées par les acteurs de l'Asilo comme par les théoriciens de l'école napolitaine des communs, il nous a semblé pertinent d'associer deux attributs qui spécifient tout spécialement « les communs émergents » tels que caractérisés par Micciarelli (2014) . D'une part, il s'agit, dans la construction du commun et la conception de sa gouvernance, de se conformer à un principe d'équité envers et entre les participants au commun. D'autre part, et concernant son administration, il s'agit de faire vivre et d'abriter des considérations écologiques, conformément aux indications de Rodotà pour qui les biens communs doivent être administrés dans le souci « de la préservation de l'intérêt des générations futures ». . Cette double spécification du « commun émergent », outre qu'elle constitue l'élément novateur de notre propre définition, apparaît comme consubstantielle et typique de la pratique revendiquée par les communautés impliquées dans la construction de l'Asilo, comme dans la « déclaration d'usage civique et collective urbain » qui le constitue.

Le chapitre 2 vise à préciser la conceptualisation de l'Asilo en tant que « bien commun urbain émergent », au sens donné à cette notion par (Micciarelli, 2014) c'est à dire comme un commun qui résulte des pratiques collectives qui s'y déploie et qui ont façonnées sa venue à l'existence, y compris l'émergence de formes alternatives de production culturelle. À cette fin, pour retracer ces pratiques à l'origine du commun, une analyse du « biotope artistique » (Gielen, 2018)  de l'Asilo a été menée. Nos observations montrent alors que les dynamiques d'auto-construction et d'auto-institutionnalisation revêtent une double importance pour les communautés de l'Asilo. D'une part, elles construisent « un projet commun » qui contribue à mobiliser un récit qui renforce la communauté dans son activité ; d'autre part, elles fournissent des moyens d'auto institutionnalisation, qui favorisent une dynamique de professionnalisation pour de nombreux membres de la communauté.

Le chapitre 3, en s'appuyant sur le septième principe de design d'Ostrom (l'importance de la reconnaissance et du soutien actif des autorités locales pour que les biens communs deviennent des institutions durables), retrace le processus d'institutionnalisation de l'Asilo, en examinant les conditions dans lesquelles une expérience de contestation, sociale, politique et artistique s'est muée au cours du temps en une entité institutionnelle assise sur un statut juridique reconnu (« un bien commun urbain »), grâce à une série d'actes juridiques et administratifs adoptés par la municipalité de Naples.

Est alors analysée comment la relation antagoniste initiale entre la municipalité et la communauté s'est progressivement transformée en un dialogue ouvert. L'installation de cette relation - à bien des égards particulière - a rendu possible de mener à bien un processus de rédaction ouvert et collectif de la « Déclaration d'usage civique et collectif urbain » largement appuyée sur la tradition ancienne des usi civici qui a été revitalisée et revivifiée . Ce processus a ainsi permis l'émergence et la mise en œuvre d'un dispositif juridique reconnaissant les droits d'accès et de gestion directe du bâtiment par la communauté, entendue comme « usage civique et collectif urbain », inspiré à la fois des formes anciennes de propriété collective ou communale et sur certains principes de la constitution italienne (Acosta Alvarado et De Tullio, 2020) .

L'occupation de l'ex Asilo Filangieri a donc finalement conduit à un ensemble d'innovations juridiques qui ont remis en cause l'ordre prévalant, qui ont donné lieu à un processus garantissant la légitimité des différentes revendications de la communauté, créant ainsi un précédent important dans la ville de Naples. Un espace d'innovation juridique et institutionnelle a ainsi été établi, ouvrant la voie à la reconnaissance d'autres espaces, initiatives et communautés en tant que « biens communs émergents », non seulement dans la ville de Naples, mais aussi à l'échelle nationale dans d'autres villes italiennes, comme le cas échéant à l'échelle internationale.

Enfin, le chapitre 4 explicite l'analyse de l'Asilo en tant que nouveau type de communs en mettant l'accent sur deux éléments constitutifs fondamentaux : la communauté de référence d'une part et les règles et pratiques élaborées collectivement qui régissent et gèrent cet espace d'autre part, et qui permettent de donner un contenu à la notion de communs de communauté ouverte.

En pratique, « l'ouverture » affirmée signifie que toute personne souhaitant s'investir activement dans la vie collective et l'entretien du lieu peut le faire sous réserve de conditions relatives à sa présence aux assemblées et à son implication. Par son caractère ouvert, cette communauté est en perpétuelle recomposition en fonction des contextes et des dynamiques internes . Au cours du temps, la communauté en charge du commun peut changer, s'élargir, se renouveler.

Ce chapitre soutient ainsi finalement que le caractère de "commun" de l'Asilo ne se définit pas uniquement par l'usage collectif d'un espace partagé, mais aussi par la capacité de la communauté à établir et à adapter en permanence ses propres formes de gouvernance, de prise de décision, de gouvernance et de gestion. L'innovation dans la gouvernance est une dynamique structurante de la communauté ouverte, c'est pourquoi, à l'Asilo, l'usage civique et collectif urbain conduit à établir un système d'assemblée ouvert et inclusif en tant que centre organisationnel et relationnel. C'est déjà le cas dans d'autres pratiques et expériences d'auto-organisation citoyenne, mais à l'Asilo, l'aspect novateur tient aussi à un souci permanent de faire reposer la décision sur un principe de «délibération ». La délibération, telle qu'elle est pratiquée dans les différents protocoles décrits et analysés dans la thèse, diffère des modes de coordination tels qu'ils ont été formalisés de manière classique. De toute évidence, conformément aux principes qui prévalent dans la démocratie délibérative, ce n'est pas la relation d'autorité qui est au cœur de la coordination ; les discussions, ainsi que la manière dont elles sont menées, sont conçues pour parvenir à un large consensus.  

Pour conclure, il convient d'insister sur le fait que la spécificité de l'Asilo, en tant que forme organisationnelle et institutionnelle, tient à son caractère ouvert (openness) tant de sa gouvernance que dans son espace. Cette double ouverture, de la gouvernance à tout « habitant » du lieu, et de l'espace de l'Asilo et de ses manifestations culturelles et artistiques à tous les citoyens, est elle-même fondée sur l'utilisation d'une légitimation juridique et institutionnelle originale : la réinterprétation et l'actualisation contemporaine de l'ancienne notion italienne d'usi civici ; ce qui fut accompli à travers l'écriture et la proclamation d'une « déclaration d'usage civique et collectif urbain » au fondement de l'Asilo comme des autres biens communs reconnus par la ville de Naples. C'est ce double trait, original dans le monde des communs lui-même, qui permet de fonder la catégorie des communs de communauté ouverte.