Le 18 juin 2026, devant le Palazzo San Giacomo, un rassemblement des comités pour l'eau publique attend l'issue d'une séance de la Commission des Infrastructures de la Commune de Naples. Parmi ceux qui prennent la parole, figure le père Alex Zanotelli. Il rappelle la valeur politique et symbolique d'une expérience née directement du résultat du référendum de 2011. À l'intérieur de l'hôtel de ville, le commissaire extraordinaire d'Acqua bene comune (ABC) 1, Andrea Torino, expose aux groupes du conseil municipal l'état de la procédure : il soutient l'idée que la réglementation en vigueur ne permet plus aux entreprises spéciales de gérer les services publics locaux en réseau et impose leur transformation en société par actions 2. Le commissaire précise que cette transformation n'implique en aucune manière l'entrée de capitaux privés car la future S.p.A. devra rester entièrement publique, condition nécessaire au maintien de l'attribution directe (in house) 3. Cinq semaines plus tard, le 24 juillet, l'exécutif municipal approuve la délibération du conseil municipal. L'azienda special Acqua Bene Comune devient « Acqua Bene Comune Napoli S.p.A. Società benefit » 4avec les caractéristiques suivantes : propriété entièrement communale, attribution directe (in house) jusqu'au 31 décembre 2080, administrateur unique, fonction exercée pendant la phase transitoire par le même commissaire extraordinaire 5.
Les récents événements napolitains montrent que la ligne de fracture dans la gestion des biens communs ne passe plus entre le public et le privé, mais au sein même du secteur public : entre des formes juridiques qui intègrent structurellement une finalité non lucrative et des formes qui la confient à des clauses statutaires, c'est-à-dire à des contraintes susceptibles d'être modifiées par la même volonté qui les a établies. Partant de cette dichotomie, le présent article s'interroge sur la gestion publique des biens, en soutenant qu'une ressource ne devient pas un bien commun du seul fait de sa propriété publique, ni par la simple déclaration statutaire de finalités sociales. Elle est commune lorsque ceux qui en dépendent disposent de pouvoirs réels pour intervenir sur les règles de sa gestion et pour s'opposer à leur modification. Dans cette perspective, les formes juridiques ne sont ni neutres ni équivalentes 6: elles distribuent différemment les capacités de décision, définissent les acteurs pertinents, rendent plus ou moins réversible la contrainte de non-lucrativité, contribuent à répartir les pouvoirs et déterminent le degré d'exposition du service aux logiques sociétaires et de marché 7. La transformation d'ABC ne peut donc pas être réduite à un changement technico-organisationnel, dans la mesure où elle modifie le terrain sur lequel la gestion publique de l'eau pourra être contestée, défendue et gouvernée démocratiquement.
Le droit ne saurait être réduit à une enveloppe neutre appliquée à une décision politique déjà formée ; il est à la fois un instrument et une forme des rapports de force existants, où s'expriment les déterminations économiques. 8La gestion de l'eau n'est jamais une question purement technique ; décider qui la gouverne, selon quelles règles et dans l'intérêt de quels acteurs signifie définir une forme d'organisation politique de la vie collective. Dans cette perspective, la propriété publique, à elle seule, ne suffit pas à garantir la fonction sociale du service. Même une société par actions entièrement publique peut faire peser sur les citoyens le poids des investissements, des dettes, des plans industriels et des inefficacités accumulées. La question d'ABC Napoli ne concerne donc pas uniquement le statut juridique de l'entreprise, mais aussi le régime de la ville et de la société urbaine que ce statut contribue à construire. Or, l'espace urbain n'est pas simplement organisé et institué d'en haut ; il se trouve également façonné et approprié par différents groupes, selon des intérêts, des besoins et des rapports de force différents. 9Cette affaire locale prend encore davantage de résonance lorsqu'elle est mise en regard de celle de Paris. La comparaison n'est pas une invention de cet article : Naples et Paris se sont cherchées et citées mutuellement pendant plus de quinze ans, à travers les réseaux des mouvements pour l'eau publique, les missions d'étude réciproques et une littérature qui a fait du couple napolitano-parisien un cas paradigmatique de la démocratie des biens communs en Europe 10. S'il est utile de reprendre aujourd'hui cette comparaison, ce n'est pas pour confirmer ce rapprochement, mais pour en constater le renversement. Les événements napolitains de l'été 2026 montrent en effet que les deux trajectoires sont désormais en train de se croiser selon des directions opposées. Cette évolution rend la comparaison d'autant plus nécessaire qu'elle invite moins à rapprocher les deux expériences qu'à comprendre ce que leur divergence permet de mettre en lumière. La forme juridique à laquelle Naples est en train de renoncer est peut-être, au fond, celle que Paris a reconstruite en 2009 en créant un établissement public doté de la personnalité juridique et d'une autonomie financière, soustrait à la logique du profit 11. Ce choix a permis une gestion directe et intégrée du service qui, même en ouvrant - force est de le constater - des espaces de participation et de contrôle, n'a toutefois pas transféré intégralement le pouvoir de décision aux usagers et aux habitants.
À Paris, l'eau publique est un fleuve qui coule à ciel ouvert ; à Naples, c'est un fleuve souterrain. La transformation de l'entreprise spéciale ABC en société par actions remet en question la forme juridique initialement choisie pour soustraire le service à la logique du marché et favoriser une gestion participative. Dans les deux villes, la propriété publique a été conquise ou défendue. Reste néanmoins à déterminer quels acteurs peuvent intervenir sur les règles qui régissent le service et avec quelle capacité d'action effective.
Pour conduire cette discussion et mener cette comparaison, l'article procède en deux temps. Le premier revient sur l'expérience parisienne comme laboratoire de trois formes de participation, dont l'efficacité diffère (II). Le second applique cette grille de lecture au cas napolitain, du référendum de 2011 à la réouverture du conflit institutionnel en septembre 2026 (III), cherchant à ouvrir de nouvelles perspectives (IV).