Dans le nord de Marseille, des quartiers entiers ont été littéralement effacés des cartes touristiques de la ville. À Naples, le chômage des jeunes dans le Rione Sanità a pu atteindre 60 %. À Viscri, en Roumanie, une communauté rom vivait à proximité d'un site du patrimoine mondial de l'UNESCO dont elle était exclue de la gestion. Il ne s'agit pas seulement d'informations témoignant du mépris à l'endroit de ces lieux et de leurs habitants, ce sont des récits qui questionnent qui décide de ce qui compte, qui bénéficie du patrimoine culturel et des ressources locales, et qui est laissé pour compte.
Quand tout devient une marchandise
Nous vivons dans un système où tout se transforme en marchandise, achetée et vendue dans une course incessante au profit, puis rejetée une fois sa valeur extraite (Brown, Wade, 2024) 1. Cela affecte tous les aspects de notre existence, de l'usage des biens communs et des services publics de base, à notre relation au vivant. Nous assistons à l'effritement du tissu social dans les communautés locales, compromettant ce qui fonde la reconnaissance de la dignité humaine, de l'autonomie et de l'autodétermination. La diversité des communautés locales ainsi que leur capacité à expérimenter des modes de vie alternatifs sont menacées par les impositions subtiles de la monoculture capitaliste. Avec l'accroissement des inégalités et l'érosion des démocraties, l'usage des communs au profit d'intérêts privés se normalise et continue de façonner les rapports de pouvoir au détriment de tous. La croyance profondément ancrée selon laquelle les communautés locales seraient incapables de s'organiser et de se gouverner efficacement renforce la légitimité des entités privées à prendre des décisions concernant les ressources locales.
La place prépondérante des experts
Qui décide de ce qui fait patrimoine ? La conception dominante selon laquelle les ressources patrimoniales communes doivent être gérées exclusivement par des professionnels experts et des autorités a engendré une approche fondée sur les classes sociales. La classe éduquée et spécialisée dominante définit, valorise, interprète et marchandise le patrimoine culturel principalement dans l'intérêt des groupes dominants et privilégiés, ouvrant la porte à l'extraction, à l'appropriation et à une marchandisation accrue. Les matrimoines 2et patrimoines culturels de celles et ceux qui se situent en dehors de ces groupes dominants - notamment les migrant·es, la classe ouvrière, les communautés économiquement défavorisées, les minorités, les Roms et autres groupes marginalisés - ne reçoivent qu'une reconnaissance sélective au sein de ces cercles. Leur inclusion demeure souvent conditionnelle, fondée sur des normes spécifiques qui relèvent fréquemment du tokenisme 3.
Un chemin différent : le patrimoine par le bas
À un autre niveau, dans les périphéries du pouvoir et des privilèges, des groupes de personnes définissent et créent leurs propres patrimoines et matrimoines culturels comme mécanisme de survie, avec une approche collective le plus souvent. Les luttes quotidiennes de ces groupes - fréquemment soumis à la stratification sociale et à l'altérisation - façonnent une compréhension organique du patrimoine culturel qui transcende la valeur économique et constitue un outil de transformation sociopolitique. Dans ces contextes, le matrimoine et patrimoine culturels deviennent partie intégrante de la vie de la communauté, où individus et groupes participent à la prise de décision et à la gouvernance, et pratiquent la démocratie directe.
Malgré les défis inhérents, des exemples prometteurs soulignent le rôle potentiel du patrimoine et matrimoine culturels dans la transformation sociopolitique et leur contribution à la démocratie. Chacun d'eux a suivi sa propre voie organique, mobilisant les biens communs à travers un processus patrimonial de mise en commun (commoning) 4par lequel les personnes, seules ou en groupe, se redéfinissent et remodèlent leurs relations - tant au sein de leurs communautés patrimoniales qu'avec leur environnement. Ces initiatives, portées par des communautés patrimoniales, sont devenues plus visibles et reconnues grâce aux réseaux internationaux et la mutualisation de moyens, illustrant les conditions d'une coopération avérée. Dans certains cas, cette visibilité accrue, bien que sortant les initiatives locales de leur isolement, les a exposées à des ajustements institutionnels réduisant leur autonomie. La question qui reste centrale est bien celle de savoir qui définit, possède, produit et bénéficie des ressources patrimoniales. Pour les communautés patrimoniales, la signification du patrimoine et matrimoine culturels, façonnée par de multiples identités et récits auxquels elles contribuent, a une dimension centrale.
Cet article explore les expériences vécues de trois communautés patrimoniales en Roumanie, en France et en Italie, qui ont mobilisé les principes de la Convention-cadre du Conseil de l'Europe sur la valeur du patrimoine culturel pour la société, dite Convention de Faro. Il vise à approfondir notre compréhension du rôle du patrimoine et du matrimoine culturels dans la régénération des communautés patrimoniales, et la transformation remarquée de lieux abandonnés, indésirables, invisibles et marginalisés. L'analyse transversale des cas identifie des conditions favorables à l'émergence de communautés patrimoniales, en termes de relations avec l'acteur public local, les cadres institutionnels nationaux et internationaux, de soutenabilité économique, et de démocratie directe.