Fabienne Orsi : Venons-en concrètement à la création du centre Artaud. C'est venu comment ?
Patrick Chemla : En 1983 arrive l'éducatrice dont je te parlais, Dany Rochereau. Elle est en plein divorce et me dit : « Je veux travailler avec toi, parce que ainsi, je trouverai un dérivatif ». Elle va développer un boulot extraordinaire, également de liaison avec Bonnafé, Delion, Gentis, elle crée tout un réseau, et elle monte aussi un groupe de travail où elle fait venir des travailleurs sociaux à Artaud, elle lit des textes de psychanalyse — c'est au démarrage de la Criée 29 Voir infra. La Criée : Collectif de réflexion sur l'institutionnel et l'éthique à Reims : https://lacriee51.blogspot.com/ . Jean-Claude Maleval, qui est un ami mais également un psychanalyste lacanien orthodoxe, vient nous faire des cours sur l'introduction à la lecture de Lacan, il fait des cours à la fac de Philo à Reims, j'y vais aussi. Des gens viennent donner de la formation gratos, et puis un public se constitue. Puis, en 1985, on fait grève pendant six mois, parce qu'on veut un centre de santé intégré, on veut une maison dans laquelle on aurait tout, consultations, soins, accueil surtout. On fait six mois de grève administrative pour obtenir le centre de santé. C'est-à-dire qu'on bosse avec les patients, mais on ne rend aucun compte à la direction. On fait des articles dans les journaux, on fait une conférence de presse et les patients viennent à la conférence de presse. Grande trouille ! On n'avait jamais fait ça. Et, les patients témoignent auprès des journalistes de ce que c'était que l'horreur de l'HP. C'est formidable ce qui se passe. Les familles se mobilisent aussi avec nous, c'est une grande surprise. On écrit au ministère, on pense être dans la continuité du ministère Ralite et de son « rapport Demay » de 1982 : Une voie française pour une psychiatrie différente 30 Il s'agit d'un rapport réalisé par un groupe de travail dirigé par le psychiatre Jean Demay qui se prononce pour une profonde réforme du système asilaire et pour l'insertion des personnes atteintes de troubles psychiques dans la société..On ne savait pas que le nouveau ministère n'était déjà plus dans l'esprit du rapport, à quel point c'était dégradé. Mais, on écrit, il nous invite à venir. Donc, on va au ministère, le médecin-chef vient avec nous. À notre grande surprise, arrive aussi au ministère le directeur de l'HP, avec qui on était en conflit. Je me souviens qu'il rasait les murs, il pétait de trouille devant la hiérarchie. Je réalise à quel point aussi bien le médecin-chef que le directeur sont soumis à la hiérarchie. Nous rencontrons donc un directeur de cabinet qui explique au directeur de l'hôpital que ce qu'on fait c'est la psychiatrie de demain, que la loi sur le secteur va passer l'année suivante, que peut-être il va nous prendre comme expérience pilote. On est estomaqués, on sort de là, le directeur est euphorique. C'est un bon souvenir quand même. Mais les autres médecins de l'hôpital sont déchainés. « Qu'est-ce que c'est que cette expérience pilote, alors qu'il n'y a pas de pilote dans l'avion !». Finalement, on n'est pas choisi comme expérience pilote, fort heureusement pour nous. En fait, il s'agissait d'expérimenter le budget global 31 Comme nouveau mode de financement par la sécurité sociale de l'activité hospitalière à la place du prix de journée. Depuis, c'est le financement à l'activité s'est imposé, y compris en psychiatrie, selon certaines modalités.et pas du tout la psychiatrie expérimentale hors les murs. Nous ne sommes pas classés expérience pilote, mais le directeur nous téléphone et dit « Écoutez, vous n'allez pas être classés expérience pilote, mais quand même, j'ai une queue de budget, est-ce que ça vous dit ? » Je ne fais aucune interprétation sur la queue. Je dis « je suis preneur de la queue ». Il ne rigole pas du tout. Il me dit : « C'est une queue de budget, il reste de l'argent, je peux vous payer un local, pas de mobiliers, pas de personnel, est-ce que vous prenez ? » Je dis « bien sûr ». Je prends donc une maison au centre-ville. C'est le premier centre Artaud. Au début, Artaud devait s'appeler centre Jeanne d'Arc, du nom de la rue. Un patient dit : « C'est impeccable, vous ne m'avez pas cru, vous m'aurez cuite ». Humour décapant. Soi-disant les psychotiques n'ont pas accès à l'humour… Alors je dis : « Bon d'accord, centre Jeanne d'Arc ». Les ordonnances ont déjà leur entête, Centre Jeanne d'Arc. Arrive une copine, celle avec qui j'avais passé ma thèse sur Basaglia, qui dit : « Mais Jeanne d'Arc, c'est l'héroïne du Front national, Patrick. C'est pas possible. Artaud, le surréalisme, ça aurait plus de gueule ». Je dis « t'as raison ». Voilà. Nous avons été baptisés par une copine et nous sommes restés Centre Antonin Artaud. L'équipe va voir le local, une très belle maison en centre-ville, et trouve ça dégueulasse. Là, je réalise aussi quelque chose de très important : ce n'est pas parce qu'on a un lieu qu'il va être investi. De fait, le lieu est totalement désinvesti. Une crise s'ouvre avec l'équipe qui n'arrive pas à investir le lieu. Les patients, du coup, n'arrivent pas à investir le lieu non plus. Je me retrouve avec un lieu vide. Les soignants sont dans le local, bourrés d'angoisses, tous les patients fuient à l'hôpital. Le club, par contre, continue. Comme il est dans un autre local, au centre social, il continue sa vie. Alors nous pratiquons une journée de travail avec l'équipe — des journées de travail interne, nous allons en avoir tout ce temps-là. C'est essentiellement moi qui carbure, mais il y en a d'autres qui tentent d'écrire. J'essaie d'amener de l'élaboration. Je tente de penser avec le collectif ce qui nous arrive. À vrai dire, plus j'avance dans la psychiatrie et plus je constate mes résistances par rapport à la folie, par rapport à la thérapie des psychoses, et à ce que ça tourneboule dans mon corps. Les collègues également, qui dégomment. La question de l'autorité arrive très vite comme étant très problématique, elle rend vraiment tout le monde fou. Des personnes ont démissionné parce que je refusais de faire le chef, d'autres ne sont pas venues dans l'équipe à cause de ça. Une copine psychologue m'a dit « Si tu ne veux pas faire le chef, c'est bien, mais je ne viens pas ». Donc, il y a une demande de chef. Ça ne rentre pas du tout dans mon idéologie, moi je veux faire une hiérarchie tournante entre nous. Je vais mettre cinq ans au moins à accepter, petit à petit, de faire le chef. Je ne suis pas en position hiérarchique statutairement. Je mets un certain temps à accepter de prendre une position d'autorité.
Finalement, quelque chose se produit. Je leur dis « Écoutez, on ne sait pas comment travailler ». Je reprends le truc de Gramsci sur le pessimisme, la lucidité, l'optimisme, enfin bref. Et, je propose le contraire de ce que j'avais proposé. Je leur dis : « Puisque vous ne voulez pas de l'autogestion, de la non-directivité, je vais me mettre au centre du dispositif. Je vais recevoir chaque patient avec un infirmier, on va l'appeler « le référent » et on va faire de la clinique ensemble ». C'est-à-dire que je centre l'institution sur moi, ce qui est le contraire exact de ce que j'avais dit six ans plus tôt et que j'avais tenté de mettre en œuvre. Et là, ça marche immédiatement. L'angoisse chute brutalement au niveau du collectif et me tombe dessus. Je traverse une crise qui dure un an. Je vois tous les patients, mais à l'époque c'était trente patients psychotiques. En consultation on en avait déjà pas mal mais on n'en avait pas autant qu'aujourd'hui. Je vois tous les patients, y compris certains suivis par d'autres médecins avec un infirmier référent, et du coup je me rends compte que ça forme tout le monde. Moi, l'infirmier, le patient. Les médecins, ça leur fait un drôle d'effet que leurs patients se mettent à parler. Je me forme à la thérapie des psychoses. Beaucoup de patients vont démarrer des thérapies avec moi sans que je me le formule de la sorte. 'C'est comme ça que s'est construit le centre Artaud : résistance à mon désir, résistance à la psychanalyse, résistance à la psychothérapie institutionnelle. Et, vont se créer les rencontres de la Criée.
Fabienne Orsi : Peux-tu dire ce que sont ces rencontres de la Criée ?
Patrick Chemla : C'est l'idée de créer une association sur le bord du centre Artaud parce que même si je fais des journées de travail interne, je vois les limites de l'affaire. C'est totalement pris dans mon désir et je ne supporte pas du tout ce truc d'assujettissement. Je crois pouvoir échapper à ça en créant un lieu sur le bord ou à l'extérieur. J'apprendrai que l'on n'échappe jamais à ça. Dès qu'il y a quelqu'un qui est passionné par ce qu'il fait et qui suscite le transfert, il crée de la dépendance au transfert. Mais, en même temps, ça produit de la créativité. Donc je démarre un groupe avec Maleval, le psychanalyste qui nous fait des conférences, plusieurs autres personnes, des copains d'autres équipes. Et, les gens de l'équipe d'Artaud boycottent ce groupe avec lequel on fait des réunions de 5 à 7. Ils boycottent en disant « c'est l'étude des grands », ils se moquent. Ils disent : « Et qu'est-ce que c'est que ces gens qui viennent parler de nos patients? ». C'est de l'expropriation : Je trouve ça formidable. Cette idée d'expropriation, c'est exactement ce que je souhaitais, la dépossession. C'est-à-dire qu'il y ait un en-dehors d'Artaud qui se maintienne sur le bord d'Artaud, quelque chose qui soit dehors-dedans, en somme. Ça va tenir jusqu'au covid. La majorité des gens qui viennent à la Criée ne sont pas des travailleurs à Artaud. Petit à petit, ça s'est dégradé. C'est-à-dire que les gens qui étaient extérieurs sont venus se faire embaucher, d'autres sont partis. Il n'y a plus de personnes extérieures à Artaud maintenant, à part moi puisque je suis parti à la retraite (rire) et puis Christine, mon épouse qui est venue donner un coup de main tout récemment.
Fabienne Orsi : C'est donc quand tu as recentré l'organisation du centre Artaud sur toi que tout a changé ?
Patrick Chemla : Oui,mais il y a eu les six ans préalables. C'est-à-dire que les résistances que j'ai éprouvées m'ont formé. Les gens qui étaient là au début sont tous partis, sauf un : Gérard Rodriguez avec qui j'ai construit le boulot. Avec le recul, je pense que j'ai rendu malades certains collègues. Parce qu'avec mon agitation passionnée, les clubs, l'antipsychiatrie, etc., ça en a tourneboulé certains. Un collègue fait un Parkinson gravissime à 45 ans. Un autre décompense une mélancolie, il tentera de se suicider. À l'époque, je ne me suis pas senti concerné. C'est beaucoup plus tard que j'ai été plus conscient de ce que je faisais, les effets que cela a eu dans l'équipe, en même temps les gens que ça a passionnés et rendus plus intelligents, de l'intelligence des choses j'entends, et ceux qui n'ont pas supporté cette lucidité douloureuse sur eux-mêmes, qui ont somatisé, ne pouvant pas élaborer ce qui se passe en eux, et qui ont démissionné.
Il y a une crise importante sur laquelle il faut que je revienne. Dans ce moment de non-directivité absolue, une infirmière érotise la relation avec le médecin-chef de manière ostentatoire. Toute l'équipe passe son temps à glousser là-dessus. Et moi, ça m'énerve qu'ils gloussent là-dessus. À un moment donné, cette nana qui érotise tout amène chez elle un patient schizophrène très grave. C'était un patient qui s'était enfermé chez lui dans un clapier et qui à la suite a été interné un bon moment. Quand il arrive à Artaud, il va très très mal. Elle l'amène chez elle sans en parler à personne. Un jour, elle nous dit en réunion de façon innocente qu'elle l'a amené chez elle et qu'ils ont planté des petites graines sur son balcon. Je n'en crois pas mes oreilles : « Tu l'as amené non seulement chez toi sans en parler, mais en plus, vous avez planté des petites graines sur ton balcon. Tu entends ce que tu dis ? ». Je tente de lui expliquer le danger d'une telle érotisation de la prise en charge avec le patient et que ça peut être très dangereux pour elle et pour le patient. Elle se met très en colère : « Oh ! Y en a ras le bol de ce terrorisme psychanalytique », etc. Cette femme était détestée par l'équipe, mais toute l'équipe prend alors fait et cause pour elle, contre moi, contre le « terrorisme psychanalytique ». L'équipe me vomit pendant un an. Un an de solitude. Et, là je me dis que ce n'est plus possible, d'autant que le malade va s'immoler par le feu deux mois plus tard. Il meurt. Je l'avais envoyé dans une autre institution pour le protéger. Mais là-bas il s'immole par le feu. Et, elle n'entend pas qu'elle est en partie responsable, qu'elle l'a en quelque sorte allumé. Moi je me sens vachement coupable de l'avoir laissée faire ses visites à domicile. C'est là que je mesure le poids de la responsabilité, de ne pas avoir pris ou pu prendre une position d'autorité plus tôt par rapport à elle. Là-dessus, Gérard Rodriguez, qui était mon allié, se met à me haïr avec les autres. Puis il fait l'école de cadres. Et, à l'école de cadres, il écrit son mémoire sur cette histoire et c'est à ce moment-là, un an plus tard donc, qu'il réalise dans quoi il a été pris : la collusion corporatiste avec l'équipe soignante infirmière, les résistances à la psychanalyse, l'idée d'un terrorisme psychanalytique, il se rend compte de la connerie que ça constitue par rapport aux patients. Donc, il revient après cette traversée et il devient cadre à Artaud. Avec Gérard, revenant après ce moment de connerie où il a collé aux résistances de l'équipe, nous allons travailler ensemble pendant vingt ans. Quand je dis « ensemble », ce n'est pas quelque chose d'organisé, mais il y a une complicité énorme qui se constitue. On ne passe pas notre temps à faire la fête ensemble en dehors du boulot, mais c'est une véritable amitié de travail qui va beaucoup compter. On va aussi organiser la Criée ensemble. C'est lui le grand organisateur de la Criée, il adore ça. Il est considéré comme un psychanalyste par tous les psychanalystes qui viennent. Il a une intelligence des choses, des gens et des patients comme s'il avait fait une analyse. Il a réellement un talent personnel. Et, de fait, quand je lui ai confié des patients, la plupart des analystes se seraient plantés et lui savait comment faire. Il pouvait prendre des patients dans ses bras, il a failli d'ailleurs se faire tuer à ma place par un patient. On a traversé ensemble des épisodes dangereux avec des patients, qui ont créé une solidarité énorme par rapport à l'adversité. Cette solidarité était également là dans les difficultés avec l'équipe, le collectif de travail. Le collectif infantilise tout le monde. J'ai découvert, au fur et à mesure, que le rapport à la folie fait toucher des zones archaïques de la psyché des soignants. Au début, je ne voyais que le côté névrotique qui était en fait un truc de couverture. C'est-à-dire une hystérie de couverture : laquelle est la plus belle, laquelle plaît le plus au médecin-chef, qui est le mec qui pissera le plus loin, des trucs névrotiques. En réalité, ça camoufle tout ce qui est du côté archaïque et qui est en chacun d'entre nous, plus ou moins bien suturé, recouvert par des strates névrotiques.
Fabienne Orsi : C'est difficile à fabriquer et à soutenir le collectif. Peux-tu préciser ce qu'est ce « côté archaïque » ?
Patrick Chemla : Je n'ai pu théoriser que très longtemps après, parce qu'au début je ne voyais que le côté névrotique, c'est-à-dire évident, ce qui est montré. Par contre si tu écoutes bien, ce qui est montré dans un sens peut se retourner comme un gant dans l'autre sens, les alliances se font, se défont. Toutefois, elles sont centrées sur la personne qui détient l'autorité, c'est-à-dire qui met en acte son désir. C'est ce que Daniel Sibony appelait « l'effet tracteur », celui qui tire le trait. Ça, c'est important. Cette personne qui tire le trait — c'est mieux qu'il y en ait deux, trois —, cette personne-là va soutenir le désir, c'est un désir sublimatoire. Ça va susciter du désir dans le collectif, mais également de la résistance et de la destruction. Mais, la destruction, ça va avec le désir. La destruction, c'est déjà de la pulsion de mort liée à la pulsion de vie. Le pire, c'est le silence et l'inanimé. Ce que j'ai connu au début, c'est le silence et le fait que les collègues étaient dans le ne rien désirer du tout. La destructivité, c'est déjà pris dans du désir. Donc, je vais travailler avec la destructivité toute ma vie et de la constructivité aussi. Évidemment, je vais plutôt favoriser la constructivité, m'appuyer sur les 4-5 avec lesquels j'ai une complicité objective. La complexité du Collectif a été bien théorisée par Jean Oury 32 Voir notamment Oury.J 2005. Le Collectif-Le séminaire de Sainte-Anne, Champ social Éditions, op. cit. . Ça m'a grandement aidé en cours de route de voir qu'il avait élaboré des séminaires sur le sujet tout au long de sa vie. Dans le séminaire sur le Collectif, que je découvre en 1986, il appelle ça la « noise ». C'est de l'ancien français : « chercher noise ». La noise, pour lui, c'est la directe émanation de la pulsion de mort dans le collectif. Pour Jean Oury, le Collectif a une tendance très forte à aller vers la nécropole. Et, pour lutter contre l'effet nécropole, contre l'effet de la pulsion de mort, qui prend en masse, pour lutter contre ça, il faut insuffler tout le temps, tout le temps, tout le temps, des vecteurs de singularité, du désir, faire en sorte qu'il y ait de la vie. Ça, ça va accueillir aussi de la destructivité, mais que tu vas orienter vers les pulsions de vie. Mais, tu vas travailler tout le temps avec les pulsions de mort. Le transfert de travail attire, les gens ont envie de venir travailler à Artaud. Mais le trop de transfert, à un moment donné, l'excès que ça provoque chez les gens, fait qu'ils en ont ras le bol parce que ça leur brûle les ailes. Le transfert, c'est de l'amour, mais si les soignants s'y consacrent trop, c'est comme si ça les privait de l'amour de leur famille, de leurs conjoints, de leurs enfants. Alors ils disent, basta. C'est comme un aimant qui se retourne. C'est absolument logique, j'ai pu le constater tout du long. Ça, c'est la partie, on va dire, vivante. Puis il y a une partie beaucoup plus archaïque dont les gens ne te parlent pas. Mais tu constates que des gens qui ont l'air de névrosés bon teint se mettent à décompenser gravement. C'est encore arrivé il n'y a pas très longtemps, après la crise Covid, où des soignants se sont mis à aller très très mal, sur un mode mélancolique. Je ne les voyais pas de cette façon. Comme mon premier collègue, qui était boute-en-train, qui a viré mélancolique. Parce que cette trop grande proximité avec le transfert, le désir et la folie, touchent des zones archaïques que nous avons tous en nous. La psychanalyse, on va dire, « vulgarisée », parle du complexe d'Œdipe. C'est la manière dont on arrive à se névrotiser plus ou moins bien. Mais ça laisse en nous des zones non investies par le symbolique, ce que Lacan appelle « le réel ». C'est-à-dire des trous dans le symbolique, il y a des trous. Nous sommes troués. Ce sont les trous qui laissent passer de la lumière, comme dit Tosquelles. Quand on est fêlé, on laisse passer de la lumière. Bon, on a tous des trous. Certains en ont légèrement plus que d'autres, les passionnés. Les psychotiques sont très troués aussi. Généralement, les passionnés ont une relation forte avec les psychotiques. Comme les artistes, ils sont très troués. Freud a constaté que les artistes pigent plus vite que lui l'inconscient. Il est fasciné par Zweig, par les écrivains de son temps. Il dit : « Comment ça se fait qu'ils savent tout ça avant les psychanalystes ? ». Alors, la névrose, c'est une protection contre les effractions du réel. Chez les psychotiques, ça fait défaut. Et chez les gens qui sont en contact avec les psychotiques, s'ils font une analyse, quelquefois ça aide, mais pas toujours. Mais même avec une analyse, l'enjeu c'est d'être en analyse en permanence. Comme dit Oury, le problème, ce n'est pas de démarrer une analyse, c'est de ne jamais la terminer. D'être en analyse tout le temps avec les patients, de redémarrer à chaque patient. De redémarrer tous les jeudis à la réunion institutionnelle, c'est-à-dire une analyse institutionnelle. Tosquelles disait : « Jamais de synthèse, mais des réunions d'analyse institutionnelle ». Voilà. C'est une première leçon, autrement dit, c'est l'analyse, toujours. Ce qui compte, ce n'est pas le label « psychothérapie institutionnelle », c'est de faire de la psychanalyse tout le temps, non pas des collègues, mais du travail. Ce sont des années de formation à la pratique du centre Artaud. Il y a sa construction, avec sa matrice qui est le club thérapeutique et, d'année en année, le départ d'une série de gens sur des critères d'opposition et l'arrivée d'autres : une nouvelle bande de gens qui ne connaissaient rien à l'histoire. Alors là, c'était formidable, ils se sont formés avec moi. C'est ce qu'a fait Fanon. Quand il est à Tunis, la plupart des gens ne voulaient pas bosser avec lui parce qu'il était trop politique, trop proche des patients. Pour eux, les patients, c'était un facteur de nuisance pour la tranquillité. Donc, il prend des personnes qui n'ont aucune formation et puis il les forme. J'ai moi aussi fait un énorme travail de formation continue. Je voyais les gens qui arrivaient, je les voyais tous les jours pour parler de leur pratique. Alors, venez uniquement me voir, bien sûr, les gens qui voulaient discuter. Puis, j'ai mis progressivement en place une série de réunions. Le centre Artaud n'a pas été construit à partir d'un plan. La matrice, comme je disais, c'est le club thérapeutique. C'est-à-dire l'idée de l'horizontalité avec les patients, sur un pied d'égalité, une association loi 1901 avec une codirection. Dans un premier temps, le projet, c'est tout le pouvoir aux patients – comme on dit tout le pouvoir aux soviets – et nous, soignants, nous sommes conseillers techniques. C'est une position qui va durer six mois, on se rend compte que c'est intenable. Nous en arrivons à une situation de rupture où les patients veulent s'approprier le lieu et refusent l'arrivée de nouveaux patients. Il va nous falloir en passer par un affrontement : soit vous acceptez les nouveaux patients et on continue ensemble ; soit on crée une nouvelle association. Ceux qui ont pris le pouvoir décident alors de partir et nous poursuivons avec un règlement qui prévoit le partage du pouvoir, le doublement des postes, etc. Ça, c'est la matrice du travail. En même temps, on réalise qu'on ne peut pas se contenter d'une base horizontale. Alors, on va instaurer des lieux décidés par les soignants sur la base du projet de travail où il n'y a pas cette démocratie horizontale. Cette appropriation exclusive du lieu, nous allons la rencontrer tout au long du travail, et cela, de la part des soignants également, bien sûr ! Donc : analyse institutionnelle permanente ! C'est petit à petit qu'on s'autorise à prendre des initiatives en dehors du Club et de la coorganisation. Des lieux avec des artistes, très tôt, dès l'ouverture d'Artaud. Le théâtre, la vidéo, ainsi de suite. Des choses aussi qu'aimaient faire les soignants. Alpinisme, bricolage. Tout cela s'est institué au fur et à mesure.
Fabienne Orsi : Pour faire le lien avec la question de l'intra et de l'extra-hospitalier, les personnes qui travaillent au centre Artaud sont toutes salariées de l'hôpital ?
Patrick Chemla : Oui. Même si au début je croyais naïvement que tout pouvait se faire au centre Artaud. Je pense désormais que c'est essentiel que le service public réponde à la totalité de l'offre de soins, autrement dit l'intra-hospitalier également où nous avons mené un travail institutionnel soutenu. Mais nous n'avons pas toujours été encouragés par la direction de l'hôpital, on a même été interdits d'internes plus récemment par un professeur de psychiatrie qui voulait nous détruire. C'était il y a douze ans. L'interdiction est levée, mais l'interdit moral reste. Si tu ajoutes à cela la peur de la psychanalyse, tout ce qui se raconte dans les médias maintenant sur la psychanalyse, que c'est antiscience, antiféministe, etc. Ceux qui font psychiatrie sont rarement intéressés à venir se former à Artaud et à y travailler.
Fabienne Orsi: Du coup, il y a des problèmes de recrutement ?
Patrick Chemla: Je n'ai jamais eu de problème de recrutement. Je recrutais à l'étranger. On a recruté des psychiatres grecs, algériens, des personnes qui venaient sur le projet. Les Grecs sont venus en cherchant sur Internet : c'étaient des jeunes anarchistes intéressés par Guattari. Ils ont cliqué schizoanalyse, et ils ont trouvé les échanges que j'avais eus avec Polack, alors que je n'avais jamais été convaincu de la pertinence de Guattari ! Les Algériens, parce que j'ai eu un lien de travail avec le groupe algérien de psychanalyse.
Fabienne Orsi : Les psychiatres diplômés hors Union européenne ont des contrats de travail précaires dans ce cas ?
Patrick Chemla : Pas du tout. Comme j'étais bien considéré par le directeur, certes comme gauchiste, mais ayant une pratique reconnue avec les patients, les psychiatres étrangers que nous avons recrutés ont eu un salaire double des contrats pour les médecins étrangers d'entrée de jeu. C'est-à-dire que la direction a accepté de les payer au salaire d'un médecin français alors que le statut de praticiens diplômés hors UE (PADHUE) fixe les salaires à un niveau bien plus bas. Il y a eu deux autres recrutements, dont une Tunisienne et puis un collègue français qui est venu alors que je partais. Nous avons aussi des infirmiers, des éducateurs et des psychologues. Il y a également des artistes avec lesquels on travaille. Nous n'avons pas demandé de statut d'art thérapeute pour Artaud, nous avons préféré travailler avec des artistes financés par le ministère de la Culture. Cela dit, je pense que ça va se compliquer à cause d'une réduction du budget du ministère de la Culture. J'ignore comment ils vont être payés. On a quand même réussi au mois de juin dernier à organiser la représentation du groupe théâtre. La comédienne qui a animé le théâtre avec nous pendant dix ans fait actuellement la formation de l'École des hautes études en psychanalyse. Tous les artistes avec qui on travaille, notre comédienne qui bosse à l'hôpital, pareil, finissent par faire cette même école, car ils ont le désir de devenir thérapeutes.
Fabienne Orsi : Pour en revenir à ton parcours et au centre Artaud, tu es devenu chef de service quand ?
Patrick Chemla : Je deviens chef de service en 87, je crois. Artaud est créé en 85, c'est l'inauguration, il y a la loi sur le secteur en 86, le médecin-chef tombe gravement malade peu après, la vacance de poste dure. À un moment je dis : « Écoutez, vous pourriez peut-être me nommer, ce sera plus clair par rapport à l'équipe ». À vrai dire, je réalise que soit je prends la chefferie de service, soit tout va s'écrouler. Ils hésitent puis ils me nomment. Je suis repéré comme le vilain gauchiste, mais en même temps, ils ne me font plus chier parce qu'ils voient qu'il y a du boulot, que les familles me soutiennent, les patients affluent en adressant leurs copains au centre Artaud. Je prends tous les gens hors secteur également. Tous les psychotiques de Reims déboulent, les psychotiques « guéris » de l'hôpital de jour d'à côté. Ils les font sortir au bout d'un an ou deux, « guéris ». Mais ce n'est pas vrai que les psychotiques « guérissent » aussi simplement. Ils peuvent guérir d'une bouffée délirante ou d'un moment psychotique aigu. Après, ils vont souvent très mal. Alors, ils ont besoin d'un lieu d'accueil. La majorité de nos patients se sont adressés à nous d'eux-mêmes au début. Les vingt premières années, ce sont des patients venus d'autres secteurs qui se disent de bouche à oreille : « À Artaud, il y a de l'accueil, c'est sympa ».
Fabienne Orsi: C'est le fait de devenir chef de service qui te fait retourner travailler à l'hôpital ?
Patrick Chemla : Non, non, je retourne travailler à l'hôpital dès que mon patient se fait interner. Celui qui me paie un million de dollars. Je réalise à ce moment-là qu'il y a une leçon à tirer, qu'il y a du travail à faire à l'hôpital. Je vais instituer avec les collègues de l'hôpital des réunions institutionnelles, un club thérapeutique, une réunion dans laquelle les patients ont la parole et la prennent. Au grand désarroi des soignants bien souvent…
Fabienne Orsi: Ton travail à l'hôpital, en quoi consiste-t-il ?
Patrick Chemla: Pendant très longtemps, je m'appuie sur un collègue chinois de Cayenne qui se démène à l'hôpital. Lui n'est pas du tout en analyse, il ne veut pas en faire une, mais il a un rapport de proximité incroyable avec les patients. On croyait qu'il faisait des arts martiaux, parce qu'il était chinois, mais ce n'est pas vrai. Il se battait tout le temps avec les patients. Il était dans une conflictualité. Un amour pour les patients qui allait jusqu'à la bagarre. Ainsi, les patients les plus fous étaient suivis par lui. Quand je n'y arrivais pas avec un patient, je leur disais d'aller voir Wong. Et ils allaient voir Wong. Ils se tapaient quelquefois un peu avec lui et puis ça marchait. Je peux prendre le cas d'une patiente psychotique que je suivais à domicile. Un jour elle fait une crise grave, je la fais hospitaliser et c'est Wong qui la prend en charge. Elle était en chambre d'isolement. Il rentre, il s'enferme avec elle, il fait du corps à corps avec elle. Il est capable de faire ça. Dans son délire, elle a dit : « Je vais reconstruire ma vie, je veux retéléphoner à mon premier amour ». Il la laisse téléphoner à son premier amour. Il avait cette capacité — sans avoir fait une analyse, sans avoir rien lu, il ne pouvait élaborer que dans le partage avec moi — de faire des choses aussi aventureuses. Wong avait ce talent, mais il l'a payé cher, c'est-à-dire qu'il a morflé au niveau corporel. Nous avons toujours conçu qu'André Wong travaille aussi à Artaud, et que moi je travaille aussi à l'hôpital. On n'a jamais conçu que j'étais uniquement en ambulatoire, il y avait cette idée de circulation permanente. Donc André Wong était responsable de l'intra-hospitalier, moi j'étais responsable d'Artaud, mais il était aussi responsable des appartements thérapeutiques en ambulatoire. Ça avait des limites. N'étant pas en analyse, il a eu une difficulté à entendre l'archaïque, justement, puisqu'il en était lui-même affecté. Un jour, dans les appartements thérapeutiques, il y a eu un suicide. Une malade vient mourir à Artaud, elle avait avalé tout son traitement. Je réalise que la psychologue qui faisait la supervision n'avait rien entendu. Alors j'en parle avec elle et avec l'équipe, et j'y vais. Je constate sur place que l'équipe dans les appartements ne racontait pas du tout en réunion ce qu'elle faisait, à la différence du centre Artaud où les choses étaient entendues à un niveau inconscient. Par exemple, il y avait une malade qui était énurétique. Et bien toutes les patientes étaient devenues énurétiques. Pendant les réunions, l'équipe parlait de l'organisation des plannings, des passations de commandes à l'hôpital de couches-culottes, autrement dit ils bouchaient le trou, quoi. Je leur demande alors : « Mais vous ne discutez pas de la clinique des patients en réunion ? » Et non, mais j'ai dit : « Écoutez, désormais, vous discuterez des couches-culottes et de l'organisation en dehors des réunions, et en réunion on parle clinique ». À partir de ce moment, on va travailler la clinique du quotidien et de la vie quotidienne dans les appartements, autrement dit des projections des patients sur les objets de réalité de l'appartement, de l'intervention des soignants médiatisée par ces objets. Ça, c'est génial et d'une grande efficacité avec les grands fous qu'on accueille en appartement thérapeutique, et qui n'ont pas d'accès direct à une psychothérapie. Cette activité, je l'ai continuée jusqu'au bout. Il y a eu une période très forte qui a duré vingt ans avec Gérard Rodriguez, vingt ans aussi, à peu près, avec André Wong. Ça s'est arrêté avec Gérard il y a quelques années, sur une histoire de promotion, où il a fini par accepter la proposition que lui faisait l'hôpital depuis des années de devenir cadre sup, et donc d'être payé plus. Pour mille raisons, il accepte, alors qu'il avait refusé jusqu'alors, et il quitte Artaud, ce qui a créé un trou. Un trou qui n'a jamais été comblé, mais s'est réparti autrement après plusieurs années. André Wong va continuer jusqu'au moment où il manque de mourir à la piscine un jour où il s'entrainait. Il fait un arrêt cardiaque. C'était un mec hyper sportif. Il est réanimé de justesse par un copain médecin généraliste, qui faisait un entraînement de réanimation cardiaque avec des infirmières, juste au même moment - coup de bol, il le rattrape difficilement. Il est opéré, ses coronaires étaient sclérosées, lui qui ne fumait pas, ne buvait pas, rien que le stress. Il reprend le boulot tout gris. On lui a conseillé d'arrêter, parce qu'on avait la trouille qu'il claque, parce qu'il continuait au même rythme. Ce mec-là bossait comme un dingue, parfois jusqu'à 10 heures du soir. Il avait une consultation monstre, aussi grande que la mienne, et il travaillait à l'hôpital en plus.