Le régime de savoir du capitalisme industriel va connaitre de nouvelles transformations autour de la Deuxième Guerre mondiale, c'est du moins l'hypothèse que l'on peut, à notre sens, soutenir. Ces mutations présentent plusieurs dimensions, touchant à l'organisation de la recherche, la vision de la science et sa place dans la société, les rapports entre science et technologie, le rôle de l'Etat...Nous attacherons ici à deux moments majeurs de ces transformations : d'une part le projet Manhattan qui a eu clairement un impact considérable sur la vision que se sont faits aussi bien le monde scientifique, que le monde économique et le monde politique sur la place de la science dans la société, et sur les formes d'organisation qu'elle appelle ; et d'autre part « le rapport Bush », rapport commandé par Roosevelt en 1944 à Vannevar Bush, rapport qui définit les orientations d'une nouvelle politique de la science 24 Bush, V. (1945), Science The Endless Frontier. A Report to the President, July, United States Government Printing Office, Washington. http://www.nsf.gov/about/history/vbush1945.htm .
Les leçons du projet Manhattan
On sait que le projet Manhattan est le projet de recherche, d'une ampleur sans précédent pour l'époque, qui devait déboucher sur la mise au point de la bombe atomique 25 Il fut mené par les États-Unis, avec des participations de la Grande-Bretagne et du Canada. Le projet fit travailler plus de 130 000 personnes et couta près de 2 milliards de dollars de 1945. Une grande partie de ce cout concernant la production des matières fissibles (Schwartz 1998). Schwartz, S. I. (1998), Atomic Audit: The Costs and Consequences of US Nuclear Weapons, Washington, D.C., Brookings Institution Press, 1998.. Le projet Manhattan est le premier des projets de recherche à grande échelle représentatif de ce qu'Alvin Weinberg, le directeur du laboratoire national d'Oak Ridge, appellera la Big Science (Weinberg, 1961) 26 « When history looks at the 20th century, she will see science and technology as its theme; she will find in the monuments of Big Science - the huge rockets, the high energy accelerators, the high-flux research reactors - the symbols of our time just as surely as she finds in Notre Dame a symbol of the Middle Ages" (op. cit. p. 161). Weinberg, A. M. (1961) « Impact of Large-Scale Science on the United States », dans Science, New Series, American Association for the Advancement of Science, vol. 134, no 3473, 21 juillet, pp. 161-164. . Du projet Manhattan, et de son « succès », le monde scientifique, et surtout les politiques vont tirer un certain nombre d'enseignements :
- La science la plus fondamentale est susceptible de nourrir des applications et des ruptures technologiques majeures, et en apparaît comme la condition même. On peut, certes, faire remonter à la fin du XIXe siècle l'émergence d'industries « fondées sur la science » (Chimie, pharmacie, industries électriques et électroniques), mais c'est là avec le nucléaire que s'affirme vraiment le rôle de la science la plus fondamentale, comme vecteur du développement technologique et d'innovations radicales. De là viendra la représentation longtemps dominante de l'innovation, le modèle linéaire, qui fait de la recherche fondamentale et de la science le point de départ des processus d'innovation.
- La mise en place d'une organisation de grande taille combinant des compétences scientifiques et technologiques diversifiées (chercheurs, ingénieurs, techniciens...), et des ressources financières, matérielles et humaines considérables est la condition de l'exploitation de ces potentialités de la science. Par là, la technologie n'apparait pas simplement comme un sous-produit (souvent fortuit) des avancées de la science, la science est mobilisée et développée de manière consciente et organisée en vue de résultats technologiques (au sens larges) déterminés. Et, surtout, cela va tendre à devenir une finalité essentielle de l'activité scientifique (et ensuite sa finalité première, sinon unique). Les grands projets, qui vont se développer après la Seconde Guerre mondiale, deviennent une forme privilégiée d'organisation de la science, de la technologie et de leurs liens.
De là dérive la prééminence de la « big science ». L'idée de passage à une big science recouvre deux aspects 27 Voir Weinberg, A. M. (1961) « Impact of Large-Scale Science on the United States », dans Science, New Series, American Association for the Advancement of Science, vol. 134, no 3473, 21 juillet, pp. 161-164. et D. Sola Price (1963), op.cit.. D'une part la croissance exponentielle de l'activité scientifique dans la société (mesurée par le nombre des scientifiques, des universités, des publications...). La science devient une activité majeure et reconnue comme telle. Ce processus se développe tout au long du XXe siècle, pour prendre une ampleur considérable dans sa seconde moitié. D'autre part, l'importance de plus en plus grande des grandes structures de recherche : il y aurait, pour certains, industrialisation de la science : le grand laboratoire en devient la forme dominante d'organisation, marquée par le développement de la division du travail et de structures fonctionnelle et hiérarchiques 28 Ce que l'on peut analyser comme un processus d'intégration de la science à la production capitaliste (voir les travaux, notamment marxistes des années 1960-70, qui s'appuient sur le Marx des Grundrisse). . Ces structures de recherche vont être amenées à promouvoir une vision économique de l'activité scientifique et le recours aux méthodes managériales qui se formalisent dans l'après-guerre, ce qu'exprime bien Harvey Brooks 29 Brooks, H. (1973), Daedalus, 102, p.25 : « le problème principal est d'organiser le personnel et de diriger les recherches de manière à obtenir le taux de progrès scientifique le plus élevé, pour un investissement donné des ressources humaines et matérielles» 30 Brooks, cité par Ciccoti, G., M. Cini, M. De Maria et G. Jona-Lasinio (1979), L'araignée et le tisserand, Seuil, Paris. Brooks, H. (1973), Daedalus, 102, p.25. . Encore faudrait-il voir dans quelle mesure les normes du monde scientifique imposent (ou non) des modes organisationnelles et normes de travail spécifiques. On peut penser, en tout cas, (comme le soutiennent Ciccoti et al, 1979, p.25) que « le temps devient élément déterminant ». Ce qui pousse à une accélération du rythme de recherche, à l'intensification de la concurrence entre labos et entre chercheurs (Qui va s'affirmer surtout à partir des années 1980, avec le passage à un nouveau régime de recherche), et peut sans doute transformer le sens de l'objectif de priorité. Se dessine ainsi une transformation du mode de production de la science (et plus largement des savoirs) qui appellerait une recherche propre.
- Cela change les rapports entre science et technologie, et affirme et renforce la dépendance de la science à l'égard de la technologie (à la fois en tant que finalité et qu'instrument de la recherche). La recherche dans les grands laboratoires prend une dimension technologique majeure. Le rôle des instruments dans la recherche n'est bien évidemment pas nouveau, mais il va prendre une ampleur sans précédent, et conditionner de plus en plus l'organisation de la recherche et de l'activité scientifique. C'est ce qui peut permettre de parler d'une industrialisation de la science.
- C'est à l'État, notamment par la mise en place de grands projets et grandes structures de recherche que revient la mission de construire les institutions permettant de nouvelles conditions de développement de la recherche, et d'en définir les orientations.
- Il semble ainsi se dessiner une nouvelle configuration des rapports science/État/ société, marquée par une intervention massive et multiforme de l'État, et une nouvelle représentation utilitariste du statut de la science. Cette évolution, rappelons-le, est cohérente avec les transformations plus générales du capitalisme d'après-guerre, dans le sens de ce que certains ont appelé « capitalisme organisé ». Ajoutons ici que le militaire – qui a joué depuis longtemps un rôle décisif dans l'évolution technologique – prend à partir de la Deuxième Guerre mondiale et dans la période qui suit une place absolument décisive dans l'organisation et les orientations d'ensemble des systèmes scientifiques et technologiques.
La guerre froide va, en effet, contribuer fortement à prolonger et installer définitivement les préoccupations et les méthodes qui avaient abouties au projet Manhattan.
Le rapport Bush et la construction d'un système US de recherche piloté par l'Etat
Le rapport rédigé par Vannevar Bush, directeur du Office of Scientific Research and Development (Et remis en juillet 1945), définit les orientations d'une nouvelle politique de la science 31 Bush, V. (1945), op.cit. Ce rapport est important, car il présente des orientations majeures touchant à l'organisation et aux finalités de la science qui vont effectivement, à ce qui nous semble, jouer un rôle privilégié dans l'évolution du système de recherche américain, dans ces différents aspects, qu'il s'agisse des formes de politique de la recherche ou des modes d'organisation du système universitaire. Le système scientifique et technologique américain devient après la Deuxième Guerre mondiale largement dominant, il va donc jouer un rôle privilégié dans l'évolution de la science. Ce rapport est également important par le fait qu'il fait des choix très précis en ce qui concerne la place à donner à l'activité scientifique, et à la manière de lier science et technologie, et cela, en réaffirmant très clairement l'importance de l'autonomie de la science. En ce sens, on peut estimer qu'il va dans le sens d'une réaffirmation de l'importance des institutions de la science ouverte.
Les éléments fondamentaux du rapport Bush se ramènent à quelques principes simples, qui ne sont pas nécessairement nouveaux, mais qui réunit dans le rapport, prennent une dimension de programme d'action : Le progrès scientifique est essentiel au développement de la société :
"Science can be effective in the national welfare only as a member of a team, whether the conditions be peace or war. But without scientific progress no amount of achievement in other directions can insure our health, prosperity, and security as a nation in the modern world."
Trois finalités, donc: la santé, la sécurité, le « public welfare ». On remarquera que les finalités ainsi mise en avant relèvent de ce que l'on peut considérer comme l'intérêt général de la société, plutôt que d'objectifs strictement économiques.
- La science est l'affaire du gouvernement, et appelle des financements publics :
"For reasons presented in this report we are entering a period when science needs and deserves increased support from public funds."
- La recherche fondamentale (basic research) dans laquelle "Freedom of Inquiry Must Be Preserved" est le lieu de production des connaissances utiles à l'ensemble des activités sociales. C'est sans doute un des points clés du rapport : "
The publicly and privately supported colleges, universities, and research institutes are the centers of basic research. They are the wellsprings of knowledge and understanding. As long as they are vigorous and healthy and their scientists are free to pursue the truth wherever it may lead, there will be a flow of new scientific knowledge to those who can apply it to practical problems in Government, in industry, or elsewhere."
Insistance donc sur l'importance de la recherche fondamentale, et des institutions qui réalisent cette recherche. Insistance également sur la nécessité de préserver l'autonomie des chercheurs et de la science. On trouve encore l'idée que le scientifique doit rechercher « la vérité ». Ce qui peut être vue comme ce qui reste de la conception de la science de l'ère Von Humboldt, et comme un gage donné au monde académique. Le rapport met également l'accent sur le fait que l'État doit soutenir la recherche fondamentale, plutôt que (directement) la recherche industrielle :
The simplest and most effective way in which the Government can strengthen industrial research is to support basic research and to develop scientific talent."
Ce qui débouche sur la proposition de créer un organisme public nouveau consacré spécifiquement à la science:
- La création d'une nouvelle agence autonome, dédiée strictement à la recherche fondamentale et à l'enseignement supérieur scientifique. (Qui sera la NSF).
"A new agency should be established, therefore, by the Congress for the purpose. Such an agency, moreover, should be an independent agency devoted to the support of scientific research and advanced scientific education alone. Industry learned many years ago that basic research cannot often be fruitfully conducted as an adjunct to or a subdivision of an operating agency or department. Operating agencies have immediate operating goals and are under constant pressure to produce in a tangible way, for that is the test of their value. None of these conditions is favorable to basic research."
Le fonctionnement de cette agence devrait reposer sur cinq fondamentaux :
- Des programmes à long terme.
- Une agence composée de citoyens qui soient "persons of broad interest in and understanding of the peculiarities of scientific research and education".
- Le soutien de la recherche par des contrats et des subventions.
- Un contrôle de la politique et de l'organisation de la recherche laissé aux institutions scientifiques: "Support of basic research in the public and private colleges, universities, and research institutes must leave the internal control of policy, personnel, and the method and scope of the research to the institutions themselves. This is of the utmost importance."
- Et enfin, afin d'assurer l'autorité et le pouvoir de cette agence, et par là l'autonomie de la politique scientifique, la placer directement sous l'autorité du niveau politique le plus élevé :
"While assuring complete independence and freedom for the nature, scope, and methodology of research carried on in the institutions receiving public funds, and while retaining discretion in the allocation of funds among such institutions, the Foundation proposed herein must be responsible to the President and the Congress."
Ce qui parait le plus frappant est ainsi l'affirmation répétée de la nécessité de préserver l'autonomie de la science et du monde scientifique, et de la politique scientifique, tout en assurant un financement public (qui se révèlera massif dans les années qui suivent). Il y a une combinaison entre financement public et autonomie des institutions de recherche dédiées à la recherche fondamentale. Et, le maintien de la spécificité et l'autonomie des institutions de la science (la recherche fondamentale) condition affirmée de leur efficacité. La séparation science/recherche industrielle (les applications) apparait comme centrale dans la vision du rapport. Ce qui n'est pas sans rappeler les préoccupations de Von Humboldt.
Comme le dit Calvert (2006) 32 Calvert, J. (2006), "What's Special about Basic Research?", Science, Technology, & Human Values, Vol. 31, No. 2 (March), pp. 199-220 : « The achievements of science during the war (along with arguments put forward by science advisers such as Vannevar Bush [1945] 1960), led to a situation in which the government funding of science was regarded as legitimate because society was seen to depend on the products of scientific research. The autonomy of scientists was simultaneously maintained because of the pervasive idea that scientific research would be most productive if left to scientists alone (see Polanyi 1962)".
Les nouvelles configurations de l'après-guerre : le rôle dominant de l'État.
Mais, cette autonomie affirmée des institutions scientifiques, qui peut se voir également comme la reconnaissance du monde scientifique comme pouvoir propre, va se trouver insérée dans un environnement politique et institutionnel nouveau de nature à en transformer progressivement les caractères effectifs.
Commençons par rappeler sommairement les grandes transformations qui marquent les systèmes scientifiques et technologiques durant l'après-guerre :
- Le premier phénomène visible est la croissance considérable du financement public de la recherche. Les préoccupations touchant au financement public de la science ne sont bien évidemment pas nouvelles (elles ont été par exemple, importantes en France, notamment durant les années 30), mais on passe à des niveaux de financement qui changent la nature de l'action publique.
- La notion de « R&D » (Recherche et Développement : recherche fondamentale/recherche appliquée/ développement) va se construire et devenir un instrument central pour l'évaluation globale et l'analyse des activités scientifiques et technologiques. Et cela en relation avec la construction de systèmes nationaux de recherche (Qualifiés ensuite de systèmes nationaux d'innovation) fortement structurés - à des degrés diverses selon les pays - par les politiques et les institutions publiques.
- Une vision linéaire de l'innovation. C'est dans cette vision précisément que la recherche fondamentale et la science sont présentées comme l'origine des processus d'innovation (Ce qui a été de pair avec la prédominance initial d'une conception de l'innovation dite science-push, qui sera cependant rapidement mise en question).
- Et enfin, malgré les liens de plus en plus forts qui se nouent entre science et technologie – dans la lignée du « système Manhattan », le maintien d'un clivage institutionnel entre science et technologie. Et, par- là, le maintien des normes (formelles) de la science ouverte. Ce n'est bien évidemment pas un hasard si c'est dans les années 60 que se construit l'idée de « république de la science », que se développent les analyses sociologiques et économiques de la science, et la théorisation de la science comme bien public.
Mais, dans le même temps, on assiste à ce que l'on peut analyser comme une transformation du "champ scientifique" de nature à pousser dans une direction sensiblement différente :
-L'émergence et le poids croissant de nouveaux acteurs : les grands organismes publics de pilotage de la recherche fonctionnant comme « agences de moyen », puis les entreprises elles-mêmes, conduisant à infléchir les finalités et les modes de fonctionnement des institutions scientifiques.
- Les contraintes fortes de la « big science » et de l'industrialisation de la science, c'est-à-dire les contraintes de gestion des grandes structures, alors que monte au même moment l'idéologie de l'organisation, liée à la domination des grandes entreprises. (Cf. notamment, les analyses de Galbraith).
- Cela entraîne des recompositions des structures et hiérarchies, des modes de 'gouvernance' de la science, et le rôle croissant des appareils et systèmes de gestion. De là peut découler de nouvelles normes (implicites/explicites) d'évaluation, conditionnant la position des chercheurs dans le champ, et de nouvelles stratégies individuelles et collectives. Le poids croissant des contraintes financières, et de la concurrence dans le champ scientifique, combinant étroitement compétition proprement « scientifique » et compétition autour de l'accès au financement, tend à construire un nouvel environnement institutionnel.