On peut qualifier les systèmes alimentaires des pays dits « développés » d'insoutenables, un euphémisme pour ne pas dire écocidaires. S'ils détruisent les milieux de vie, ils ne nourrissent même pas vraiment les populations de ces pays 1, ni d'autres d'ailleurs. En soi ce n'est pas étonnant, car ces systèmes se développent dans une hégémonie capitaliste où toutes les activités sont mises en premier lieu au service de l'accumulation du capital par la bourgeoisie, et non des besoins communs aux populations humaines et aux écosystèmes dans lesquels elles vivent. Il convient donc de transformer radicalement notre alimentation en la sortant de l'hégémonie du capitalisme. Envisager une alimentation post-capitaliste nécessite de penser une autre agriculture et une autre relation à la terre que celles du capitalisme : via l'industrie et la propriété privée moderne 2.
C'est évidemment plus facile à dire qu'à faire. Entre autres obstacles à ce projet de transformation écologique, il faut démanteler et réorienter tout l'équipement techno-matériel des filières alimentaires : des fermes aux usines, des routes aux plateformes logistiques, des silos aux grandes surfaces. C'est ce que j'ai essayé d'analyser dans l'article précédent, en m'attardant sur l'exemple de l'évolution des fermes en France, notamment l'augmentation exponentielle de leur équipement matériel dans un devenir capitaliste de ferme-firme.
Si l'on veut repenser ces fermes, il faut garder en tête que l'agriculture française produit en moyenne peu de valeur ajoutée, notamment par unité de surface, en comparaison avec d'autres pays de l'Union européenne comme les Pays-Bas ou le Danemark. Par ailleurs, ce sont les orientations technico-économiques qui dégagent le moins de valeur ajoutée à l'hectare (grandes cultures, bovins viande) qui occupent de plus en plus de surface. Dans les filières, le profit se construit surtout en amont, dans les industries mécaniques, chimiques et semencières ; et en aval, dans l'agroalimentaire, la logistique, la distribution et la restauration. C'est pourquoi d'ailleurs, la fraction la plus riche des agriculteur·rices en France est souvent aussi investie dans ces filières amont-aval, traditionnellement via des coopératives. Par exemple, Arnaud Rousseau, actuel président de la FNSEA, l'est aussi du conseil d'administration du groupe Avril, qui possède par exemple les huiles Lesieur. Pour cela, il a touché l'équivalent de 187 000 euros en argent ou en nature en 2022 3.
De plus, malgré les subventions européennes et des exonérations massives de cotisations sociales 4, l'agriculture française en elle-même n'est pas très compétitive à l'international. En effet, la main d'œuvre est coûteuse, dans un contexte où la vie est chère et où elle bénéficie de droits sociaux, même si ces derniers sont parfaitement insuffisants pour garantir une réelle justice sociale. Si cette agriculture française est encore capable de s'aligner sur les prix des marchés internationaux, ce n'est que grâce à un certain nombre d'infrastructures facilitant le commerce des denrées agricoles produites en France : silos de stockage, usines de transformation, routes, ports, etc.
Cette situation implique qu'il faut mobiliser, voire inventer, des savoirs autour du bâti : d'une (nouvelle) architecture paysanne 5 à un urbanisme/ruralisme circulaire. Il est question d'hériter du paysage technique du capitalocène et non pas de créer un urbanisme utopique ex-nihilo après une tabula rasa : trop d'espace a été artificialisé, trop de matériaux ont déjà été extraits. Toute révolution, tout changement d'hégémonie, prend appui sur des éléments « déjà-là ». Je vous propose d'explorer un de ces déjà-là utiles au démantèlement des technostructures « zombies » des exploitations agricoles modernisées : le processus de restructuration des fermes.