Vu depuis la France, le libertarianisme a longtemps représenté une idéologie politique exotique et relativement méconnue ; une sorte de particularisme états-unien considéré avec un peu d’incrédulité dans un pays dont l’étatisme et l’inertie sont proverbiaux (quoique souvent exagérés). Les pensées libertariennes et anarcho-capitalistes 2On peut distinguer les deux courants, au sens où les libertariens dits « minarchistes » défendent le maintien d’un État minimal réduit à ses fonctions régaliennes, tandis que les anarcho-capitalistes veulent sa suppression pure et simple. Les thèses respectives de Robert Nozick et de Murray Rothbard témoignent de cette divergence. – telles qu’elles apparaissent chez des intellectuels comme Friedrich Hayek, Robert Nozick, Murray Rothbard, Ayn Rand et David Friedman – ne se présentent pas, en effet, comme des conservatismes traditionnels. Ce sont des « utopies libérales » 3Sébastien Caré, La pensée libertarienne. Genèse, fondements et horizons d’une utopie libérale, Paris, PUF, 2009, p. 12., au sens où elles appellent à l’émergence d’une société nouvelle, dans laquelle la logique du marché s’imposerait partout.
Ces éléments radicaux et subversifs rencontrent très tôt l’utopie d’Internet, soit l’idée de faire du monde en ligne un espace hors d’atteinte pour le pouvoir de l’État. L’exemple le plus célèbre de cette rencontre est le texte écrit en 1995 par le co-fondateur de l’Electronic Frontier Foundation, John Perry Barlow : la « Déclaration d’indépendance du cyberespace ». Exaltant l’Internet des pionniers et la capacité des communautés en ligne à s’auto-réguler, l’ancien parolier du groupe The Grateful Dead y demande aux « gouvernements du monde industriel » de renoncer à faire valoir leurs règles de droit sur Internet. Il affirme que les « habitants » du cyberespace n’ont jamais « consenti » au pouvoir des gouvernements, suggérant en creux que les pionniers d’Internet formeraient une sorte de « nation par consentement », au sens où l’anarcho-capitaliste M. Rothbard l’a définie peu auparavant 4Cf. Murray N. Rothbard, « Nations by consent : decomposing the nation-State », Journal of Libertarian Studies, vol. 11, n° 1, automne 1994..
Le texte de Barlow s’inscrit dans un contexte où l’essor des technologies numériques donne aux idées libertariennes un nouveau souffle aux États-Unis. Louis Rossetto, le fondateur du magazine Wired (qui devient à cette époque la voix médiatique de la Silicon Valley), fustige l’encadrement étatique du progrès technologique et « les politiques de l’État-Providence qui encouragent le parasitisme […] ». Il rêve à un avenir « démocratique, méritocratique, décentralisé et libertarien ». Quelques mois plus tard, Wired présente la nouvelle « nation numérique » comme « clairement libertarienne », c’est-à-dire comme ayant plus confiance dans le marché et les individus que dans l’État.
Les préceptes libertariens imprègnent aussi une fraction du Parti républicain. Le président de la Chambre des représentants Newt Gingrich voit « l’âge de l’information » comme une promesse d’étendre le marché et les libertés individuelles tout en limitant les « contrôles par l’État ». Ce projet de dérégulation est défendu par la Progress and Freedom Foundation, un think tank financé par de grands acteurs industriels du numérique comme AT&T, Microsoft et Intel. Il est formalisé dès 1994 dans un document intitulé « Cyberspace and the American Dream : A Magna Carta for the Knowledge Age », rédigé par le futurologue Alvin Toffler, la journaliste Esther Dyson, l’ancien conseiller scientifique de R. Reagan George Keyworth et l’investisseur George Gilder. Ce dernier lance par ailleurs en 1996 une newsletter qui fait fureur dans la Silicon Valley. Il cultive aussi son image réactionnaire, attestée par le fait qu’une organisation féministe l’a jadis désigné « cochon machiste de l’année » !
Dès le milieu des années 1990 se noue ainsi une alliance entre les techno-hippies libertaires issus de la contre-culture et certains acteurs économiques et politiques situés à la droite du Parti républicain. C’est ce que certains appelleront l’« idéologie californienne » 5Richard Barbrook et Andy Cameron, « The Californian Ideology », Science as Culture, vol. 6, n° 1, 1996, p. 44-72., d’autres le « cyberlibertarianisme » 6Langdon Winner, « Cyberlibertarian myths and the prospects for community », ACM SIGCAS Computers and Society, vol. 27, n° 3, p. 14-19.. Cette association en apparence surprenante repose moins sur un malentendu que sur un adversaire commun : la capacité réglementaire de l’État. De nombreux progressistes refusent alors de voir que, derrière un vernis anti-establishment, l’idéologie cyberlibertarienne est profondément anti-démocratique. Il existe en effet une contradiction entre la rhétorique superficiellement « démocratique » de certains libertariens et les implications foncièrement anti-démocratiques des principes qu’ils professent. La valorisation inconditionnelle de l’individu et du libre marché ne peut en effet que remettre en cause la légitimité d’un pouvoir exercé collectivement, apte à contraindre les projets individuels et les acteurs marchands 7Cette dimension se retrouve dans les textes de philosophie politique canoniques du libertarianisme. M. Rothbard nie dans l’Éthique de la liberté la pertinence même des notions de « public » et d’ « autorité politique ». Quoique (un peu) plus nuancé, R. Nozick ne laisse guère plus de place pour l’existence d’un pouvoir démocratique. Dans son ouvrage classique, Anarchie, État, Utopie, il présente le seul pouvoir légitime sur les individus comme étant celui qui garantit la sécurité des biens et des personnes, ainsi que le respect des contrats. Tout contrainte collective qui irait au-delà et ne reposerait pas sur l’accord explicite de chaque individu, par exemple un mécanisme étatique de redistribution des richesses, est présentée comme illégitime et violant les droits fondamentaux de l’individu, notamment celui de disposer intégralement de ses biens et de sa personne.. Derrière la détestation de l’État se découvre la haine de la démocratie. Derrière l’utopie libérale d’une société nouvelle se lit le projet violemment conservateur de « ceux qui ont déjà un pouvoir économique et politique considérable » et souhaitent « empêcher la gouvernance démocratique de limiter ce pouvoir » 8David Golumbia, Cyberlibertarianism. The Right-Wing Politics of Digital Technology, University of Minnesota Press, 2024, p. 18..
Cette vérité du cyberlibertarianisme est énoncée sans détour dans un ouvrage de 1997, qui aura une grande influence dans la Silicon Valley : The Sovereign Individual. Écrit par l’investisseur en capital-risque James Dale Davidson et le journaliste William Rees-Mogg, il décrit une élite mondiale hyper-mobile et supérieurement intelligente, les « individus souverains », s’émancipant grâce au numérique des contraintes de l’État-nation. Les auteurs reprennent à leur compte les principaux motifs libertariens : l’État comme forme de « banditisme organisé », la démocratie comme « jumeau fraternel du communisme » 9James Dale Davidson & Lord William Rees-Mogg, The Sovereign Individual. Mastering the Transition to the Information Age, New York, Simon & Schuster, 1997, p. 328., la liberté économique comme essence de la liberté. Ils dessinent sur ces bases une utopie rétro-futuriste, alliant fantasmes technologiques (cyber-argent crypté, propriétés inviolables) et retour à la géographie politique fragmentée du Moyen Âge. Mentionnant à de nombreuses reprises les écrits de G. Gilder, The Sovereign Individual influence de grandes figures de la Silicon Valley, comme le capital-risqueur Marc Andreessen ou encore l’investisseur et entrepreneur Peter Thiel (qui signera même une préface à la réédition de l’ouvrage) – deux figures centrales de la Tech trumpiste aujourd’hui.
À partir des années 2000, P. Thiel défend ainsi un hyper-capitalisme contrôlé par quelques « individus souverains » cherchant à échapper au pouvoir du demos. Dès 2009, il affirme sans ambages, dans un texte pour le Cato Institute, que liberté et démocratie sont incompatibles et que « la mission des libertariens est de trouver un moyen d’échapper à la politique sous toutes ses formes ». L’objectif est de soustraire une élite libertarienne à toute forme de contrôle démocratique, afin de la protéger de la réglementation, de la fiscalité, du droit du travail, etc. Donald Trump se présente quelques années plus tard comme un instrument crédible pour réaliser ce projet – davantage que l’homme politique libertarien Ron Paul, que P. Thiel a financé par deux fois en pure perte lors des primaires républicaines de 2008 et 2012. En 2016, P. Thiel est ainsi le seul grand patron de la Silicon Valley à soutenir ouvertement le magnat de l’immobilier. Cela lui vaut au cours du premier mandat de D. Trump un rôle de conseiller et d’intermédiaire entre la Maison-Blanche et les dirigeants des Big Tech – et aide son entreprise Palantir à décrocher de lucratifs contrats fédéraux 10Cf. Malcolm Harris, Palo Alto. A History of California, Capitalism and the World, New York, Little, Brown and Company, 2023, p. 604..
Souvent considéré comme un intellectuel (il a été affublé du nom de code « Philosopher » par le FBI et il cite régulièrement l’anthropologue René Girard), P. Thiel s’impose alors comme le centre d’une galaxie libertarienne et réactionnaire. Il finance des entreprises de défense et de surveillance (Anduril, Clearview AI), des organisations et des publications d’extrême-droite (Seasteading Institue, NumbersUSA, American Affairs, Inference, Quillette, le blogueur Curtis Yarvin), ainsi que les campagnes d’hommes politiques républicains alignés sur son agenda idéologique (Kris Kobach, Josh Hawley, J. D. Vance). Bien avant le ralliement d’E. Musk à D. Trump, il structure ainsi un puissant réseau destiné à promouvoir sa vision cyberlibertarienne. Comme le souligne dès 2017 un article de Wired, ses idées sont répandues au sein de la Silicon Valley, mais la plupart des grandes figures de la Tech n’osent pas, à l’époque, les défendre ouvertement.
Les choses vont progressivement changer. Il est à cet égard instructif de s’arrêter sur la trajectoire du développeur et blogueur Curtis Yarvin, aussi connu sous le nom de plume Mencius Moldburg. Dès le milieu des années 2010, ce dernier revendique quelques centaines de milliers de lecteurs et bénéfice d’une audience dans les milieux libertariens de la Silicon Valley. Proche de P. Thiel et de J. D. Vance, il défend une vision « techno-monarchique », ouvertement anti-démocratique, qui radicalise les idées formulées dans The Sovereign Individual. Il appelle ainsi à remplacer les États-nations par un patchwork de micro-États, chacun « gouverné comme une société commerciale, sans tenir compte de l’opinion des résidents ». Sous sa plume, les dystopies cyberpunk deviennent ainsi des principes positifs de philosophie politique ! Dès 2012, il propose aussi de mettre à la retraite tous les employés fédéraux – ce qu’il appelle RAGE, soit « retire all government employees ». Il passe ainsi pour avoir inspiré le programme DOGE d’E. Musk et serait aujourd’hui influent auprès de J. D. Vance. Au-delà, c’est toute la galaxie cyberlibertarienne financée par P. Thiel, qui jouit dorénavant d’un pouvoir idéologique et politique important, comme en témoigne le projet récemment formulé par E. Musk que « la situation par défaut [soit] l’absence de réglementations ».