Il y a dix ans, j’ai commencé à écrire un livre. Il devait s’intituler Power/Sharing et s’inscrire dans le prolongement de mon précédent ouvrage Two Bits, qui avait pour sous-titre « La signification culturelle du logiciel libre ». Nous vivions alors une période agitée : le mouvement Occupy, les Indignés, les révoltes en Tunisie et en Égypte, les mobilisations contre les lois SOPA/PIPA 1, le suicide d’Aaron Swartz, STUXnet 2, les succès du Parti Pirate, les facéties des Anonymous, l’assurance folle de Wikileaks, les révélations d’Edward Snowden, et ce qui semblait être une suite sans fin de poursuites judiciaires, mesures de répression et arrestations liées au piratage, au hacking et à ce que nous appelions volontiers « diverses saloperies sur internet » 3.
Le livre parlait principalement des activistes, des pirates et des hackers, de la centralité du droit de la propriété intellectuelle et des valeurs de liberté, d’ouverture et d’accès. Selon moi, ces valeurs étaient en train d’être redéfinies par une réalité technique, née d’un ensemble de technologies interconnectées et accessibles dans le monde entier. L’internet – le livre devait être très précis à ce sujet – n’était pas simplement un réseau, mais un assemblage de technologies et de structures politiques ayant des effets spécifiques. C’était la promesse de ce que j’appelais un « public récursif » : une tentative pour saisir comment l’internet et les logiciels libres étaient constitutifs l’un de l’autre et comment ils étaient devenus ce qu’ils étaient. Le livre devait insister sur le rôle et le potentiel des technologies et des interventions participatives, anticapitalistes et anticoloniales, sur le fait que la solution était aussi à chercher dans une reconfiguration de l’internet lui-même.
Je n’ai jamais fini le livre. Si je l’avais écrit, tel que je l’aurais écrit en 2012, il aurait rapidement été enseveli sous toutes ces choses dont il n’aurait pas parlé : les réseaux sociaux, les algorithmes, les plateformes, le big data, la blockchain, la numérisation, la vie privée, les lois antitrust, les discours de haine, la désinformation, le nationalisme blanc, l’autoritarisme et les mèmes 4 de Donald Trump. Toutes ces choses ont, depuis, déferlé dans les tuyaux médiatiques et inondé le public.
N’ayant pas écrit le livre, je me considère aujourd’hui comme un anthropologue de l’Internet que nous aurions pu avoir. En 2022, bien après avoir renoncé à l’ouvrage, les questions qui y auraient figuré semblent moins importantes. Le piratage ne fait plus la une des journaux. Il a été soit éradiqué par les producteurs de contenus, soit confiné à l’underground et ainsi normalisé, comme c’était le cas dans les années 1980 lorsque « l’enregistrement privé tuait la musique ». Le piratage n’est plus une question critique, esthétique et politique, mais avant tout une question de « sécurité » et, plus encore, une profession légitime. En effet, le Département de la Justice des États-Unis a récemment annoncé qu’il n’intentera plus d’actions en justice contre les chercheurs en sécurité informatique pour violation du Computer Fraud and Abuse Act, une loi qui, à une époque antérieure, a envoyé d’innombrables hacktivistes en prison et qui, de l’avis général, a conduit au suicide d’Aaron Swartz. Quant à l’ « ouverture », elle est aujourd’hui un slogan ennuyeux autant qu’une dimension essentielle de l’économie tentaculaire des réseaux sociaux, qui ont monétisé l’engagement sur la base de logiciels libres et d’un système sophistiqué d’analyse des données et des transactions. Aujourd’hui l’« ouverture » est plus susceptible d’être vécue comme incarnant la force destructrice du management néolibéral, que comme une libération radicale de la connaissance pour le peuple. Aujourd’hui, LibGen et SciHub sont le libre accès que nous aurions pu avoir.
Je reste un expert de toutes ces choses que l’internet aurait pu être, mais cela fait de moi un universitaire doublement dépassé. En 2022, les problèmes de l’internet sont des choses dont je ne sais rien : la question persistante de la vie privée, l’opacité et l’injustice raciale des algorithmes, les dommages environnementaux du minage de bitcoins et le choc (choc, je vous dis !) de se rendre compte que la liberté d’expression absolue crée autant de haine et de violence que de liberté et d’innovation. La réglementation, telle qu’elle existe, semble se concentrer sur la protection des données et les politiques de la concurrence. Le droit et la politique de la propriété intellectuelle, bien qu’ils soient toujours au cœur de tout ce qui touche au numérique, sont redevenus un aspect ennuyeux autant qu’essentiel des activités accomplies quotidiennement au sein de cabinets d’avocats prospères.
L’internet que nous aurions pu avoir semble ne plus exister.