Pour ceux que l’on appelle les Jacobins, ce n’est pas à un « État jacobin centralisé » qu’il reviendrait de prendre en charge le bien commun et l’intérêt général, mais au peuple souverain, c’est-à-dire aux citoyens. C’est ce que Robespierre appelle une « économie politique populaire » 30Discours du 10 mai 1793. Les Œuvres de Maximilien Robespierre (IX-507) amputent l’expression « économie politique populaire » en la réduisant à « économie populaire », comme l’a montré Florence Gauthier. Voir l’errata qu’elle a établi (XI-455)..
On pense communément que pendant la Révolution française, la mise en œuvre de la souveraineté populaire se serait accompagnée de la construction de ce que l’on a coutume d’appeler l’État « jacobin » centralisé, un État qu’incarnerait Robespierre et dont Bonaparte serait l’héritier. Tocqueville estime ainsi que la démocratie et la centralisation vont de pair, deux phénomènes qu’il identifie dès la fin de l’Ancien Régime, soulignant la continuité avec la Révolution. Or, à l’encontre de ce récit qui a façonné nos représentations, on observe que la mise en œuvre de la souveraineté populaire entre 1789 et 1795 s’accompagne au contraire d’une « décentralisation » du pouvoir exécutif, cette tendance étant encore renforcée en 1793-1794, sous le Gouvernement révolutionnaire. Ce que l’historiographie nomme le « jacobinisme » est donc fondamentalement « décentralisateur », et non centralisateur comme nous l’avons appris.
La construction de l’État centralisé, dont Bonaparte accentue la réalisation, commence à partir de 1795 et non à partir de 1789 ou 1793. Cette centralisation est une réaction à « l’anarchie » qui selon les thermidoriens 31Ceux qui font exécuter les « robespierristes » à la suite du 9 thermidor an II (27 juillet 1794). a caractérisé le processus révolutionnaire depuis 1789, une « anarchie » dont le paroxysme est atteint pendant ce qu’ils nomment la « Terreur », dont Robespierre serait l’incarnation. Cette « anarchie », désigne la prise en charge du bien commun et de l’intérêt général par le peuple souverain. L’État centralisé a ainsi pour principale fonction de se substituer à la souveraineté populaire, c’est-à-dire d’en capter la majeure partie des prérogatives. Il confisque ce qui, pour les Montagnards, était du ressort de la citoyenneté. Stendhal commente cette politique en ces termes : « La première affaire était d’abaisser le citoyen, et surtout de l’empêcher de délibérer, habitude abominable que les Français avaient contractée dans les temps du jacobinisme » 32Stendhal (1969), Vie de Napoléon. 1876. Payot: 124..
Pour les contemporains de la Révolution, l’ « État » ou l’ « état » ne correspond pas à l’appareil exécutif tel que nous nous le représentons aujourd’hui. Cette catégorie désigne alors l’état de société (ou état social) par opposition à l’état de nature, non le dispositif administratif aux mains de l’exécutif ou le « gouvernement » (exécutif et législatif) de l’état social. Paradoxalement, l’état désigne alors la « société civile », une expression qui sert de nos jours, et à l’inverse, à caractériser ce qui n’est pas l’État. Ainsi, dans l’article « État » de l’Encyclopédie, Jaucourt le définit comme « une société civile par laquelle une multitude d’hommes sont unis ensemble sous la dépendance d’un souverain ».
Cette conception de l’État/état renvoie au principe d’une nation souveraine s’administrant elle-même. Elle correspond au projet révolutionnaire entre 1789 et 1795. Il faut la distinguer de l’État exécutif tel qu’il est façonné à partir de 1795 et qui ressemble davantage à notre représentation de l’État, puisqu’il en est l’embryon. Rappelons également que pendant la Révolution française, l’administration est sous le contrôle direct du peuple souverain puisque tous les fonctionnaires sont élus (les administrateurs des départements, des districts, les représentants locaux du pouvoir exécutif, les juges, les accusateurs publics, les curés, etc.) 33Les représentants locaux du pouvoir exécutif sont les procureurs généraux syndics dans les départements, les procureurs syndics dans les districts (loi du 22 décembre 1789 relative à la constitution des assemblées primaire et des assemblées administratives) et les procureurs dans les communes (loi du 14 décembre 1789 sur la constitution des municipalités). Toutes ces fonctions finiront dans les mains des préfets nommés (et créés) par Bonaparte.. C’est en 1799 qu’ils seront tous nommés par le pouvoir exécutif, en l’occurrence Bonaparte, et que naîtra le corps des fonctionnaires que nous connaissons 34Belissa M., Bosc Y. (2021), Le Consulat de Bonaparte. La fabrique de l’État et la société propriétaire. La Fabrique, 2021.. Cette tendance à remplacer des fonctionnaires élus par des fonctionnaires nommés par l’exécutif est amorcée en 1795 en réaction à la politique « décentralisatrice » (un terme que j’utilise faute de mieux, mais qui est anachronique et inapproprié), qui a caractérisé le Gouvernement révolutionnaire (1793-1794).
Dans son projet de Constitution (10 mai 1793), Robespierre souligne ainsi que « le premier objet de toute Constitution doit être de défendre la liberté publique et individuelle contre le gouvernement [au sens large de ceux qui gouvernent, législatif et exécutif confondus] lui-même » 35Robespierre M. (1910-2022), Œuvres de Maximilien Robespierre, IX-496.. Parce que le pouvoir exécutif est le plus dangereux pour la liberté, il doit être « décentralisé » au niveau des communes, comme doivent être également « décentralisées » les finances dont le contrôle est fondamental 36Robespierre M. (1910-2022), Œuvres de Maximilien Robespierre, IX-501. : « Laissez dans les départements, et sous la main du peuple, la portion des tributs publics, qu’il ne sera pas nécessaire de verser dans la caisse générale ; et que les dépenses soient acquittées sur les lieux, autant qu’il sera possible. […] Fuyez la manie ancienne des gouvernements de vouloir trop gouverner ; laissez aux individus, laissez aux familles le droit de faire ce qui ne nuit point à autrui ; laissez aux communes le pouvoir de régler elles-mêmes leurs propres affaires en tout ce qui ne tient pas essentiellement à l’administration générale de la République ; en un mot, rendez à la liberté individuelle tout ce qui n’appartient pas naturellement à l’autorité publique, et vous aurez laissé d’autant moins de prise à l’ambition et à l’arbitraire. »
De même, Saint-Just considère que « la souveraineté de la nation réside dans les communes » et que « plus les fonctionnaires se mettent à la place du peuple, moins il y a de démocratie » 37Saint-Just L.-A. (2004). Projet de Constitution, 24 avril 1793. Œuvres complètes. Gallimard: 553 et 668.. Pour la Montagne, l’administration de l’État, entendu comme état de société, implique une « décentralisation » poussée du pouvoir exécutif, à l’échelle des communes, donc au plus près de la population. En d’autres termes, l’administration du bien commun que constitue une société d’êtres humains libres et égaux en droits, ne peut pas être laissée à un État exécutif et doit être dans les mains des citoyens. De la même manière, la protection de ce bien commun – de cette république – implique un contrôle strict des législateurs. Par ailleurs, la loi ne devient loi que lorsque le peuple souverain l’accepte et exprime lui-même sa volonté, non lorsque ses élus la votent : ils ne font que la proposer. C’est ce qui est prévu dans la Constitution de 1793 38Article 58. – Le projet est imprimé et envoyé à toutes les communes de la République, sous ce titre : loi proposée. Article 59. – Quarante jours après l’envoi de la loi proposée, si, dans la moitié des départements, plus un, le dixième des Assemblées primaires de chacun d’eux, régulièrement formées, n’a pas réclamé, le projet est accepté et devient loi.. Le peuple souverain n’est pas dépossédé de son pouvoir législatif une fois qu’il a voté pour ses mandataires.
Ces principes ne restent pas à l’état de projets puisqu’ils sont mis en œuvre par la loi du 14 frimaire an II (4 décembre 1793), qui institue le Gouvernement révolutionnaire et attribue le pouvoir exécutif des lois révolutionnaires aux municipalités et aux comités de surveillance (créés par la loi du 21 mars 1793) élus localement, qu’il s’agisse de l’arrestation des suspects ou du contrôle de l’économie, en particulier de la loi dite « du maximum ». Celle-ci permet de contrôler le prix des biens nécessaires à l’existence et celui des matières premières indispensables au travail des artisans. Comme le gouvernement, les moyens d’existence sont la propriété de la société tout entière et doivent donc être sous le contrôle du peuple souverain. Le député montagnard Duhem explique ainsi qu’il ne faut pas mettre « en administration ou en régie les subsistances du peuple » : « C’est là que se nichent tous les intrigants, les voleurs de toute espèce, et les dilapidateurs les plus effrontés et les plus coupables. (Applaudissements.) […] Vous ne pouvez placer toute votre confiance que dans la masse populaire ; c’est là seulement qu’on trouve la véritable probité. C’est donc au peuple lui-même qu’il faut laisser le soin d’assurer les subsistances» 39Convention nationale, 29 août 1793, Archives parlementaires, t. 72, p. 748-749..
En 1901, Alphonse Aulard (premier titulaire de la chaire d’Histoire de la Révolution française à la Sorbonne) écrivait déjà qu’en l’an II 40Aulard A. (1901). Histoire politique de la Révolution française. Armand Colin: 349., « toute la vie politique et administrative fut concentrée dans les seuls groupes vraiment vivants, dans ces communes qui avaient fait la Révolution, qui l’avaient maintenue, qui l’avaient développée. C’est par les communes que vécut en France le gouvernement révolutionnaire, que se popularisa l’idée d’une république démocratique. » Les travaux les plus récents, qui se sont en particulier penchés sur les communes rurales (l’immense majorité des communes françaises), confirment ce constat 41Fournier G. (1994). Démocratie et vie municipale en Languedoc du milieu du XVIIIe siècle au début du XIXe siècle, Les Amis des archives de la Haute-Garonne ; Bianchi S. (2004), La Révolution et la première république au village. Pouvoirs, votes et politisation dans les campagnes de l’Île-de-France, 1787-1800. CTHS ; Brassard L. (2008). Les communes rurales de l’Aisne et la Terreur. Dans Biard M. (dir.), Les politiques de la Terreur, 1793-1794 (p. 95-110). PUR-SER ; Rothiot J.-P. (2008). La période de la Terreur dans les villes et villages vosgiens. Dans Biard M. (dir.), Les politiques de la Terreur, 1793-1794 (p. 81-94). PUR-SER ; Pingué D. (2014). Comités de surveillance et initiatives populaire en l’an II. Dans Belmonte C. et Christine Peyrard C. (dir.), Peuples en Révolution. D’aujourd’hui à 1789 (p. 139-151). PUP.
Entre 1793 et 1794 les archives montrent une véritable explosion des délibérations municipales, sans commune mesure avec les années suivantes (l’après thermidor est marqué par un fort affaissement) ou même précédentes (alors qu’elles sont déjà vivaces), une intense activité qui concerne à la fois des questions locales (majoritairement) et des questions nationales. Ces travaux indiquent également que les institutions locales ne sont pas les relais dociles de décisions imposées par un supposé « État central » et autoritaire qui renforcerait alors ses prérogatives, comme on a pu le croire. Au contraire, les historiens convergent pour constater une vitalité démocratique voire « l’apogée » des assemblées communautaires villageoises 42Bianchi S. (2004), La Révolution et la première république au village. Pouvoirs, votes et politisation dans les campagnes de l’Île-de-France, 1787-1800. CTHS.. Nous sommes donc aux antipodes de la lecture idéologique soutenue notamment par Hannah Arendt – et qui persiste souvent dans nos représentations – selon laquelle la démocratie populaire aurait été confisquée sous le Gouvernement révolutionnaire, à l’image des soviets dans la Russie bolchevique 43Bosc Y., Faye E. (dir.). (2019). Hannah Arendt, la révolution et les droits de l’homme. Kimé..
L’historiographie a longtemps confondu la centralisation administrative et la « centralité législative » (selon l’expression de Billaud-Varenne) qui est exercée par la Convention : elle élabore la loi à l’exclusion de toute autre institution et cette loi s’applique également à l’ensemble du territoire national. Les « jacobins » ne conçoivent pas plus une économie dirigée par le haut qu’une centralisation du pouvoir exécutif. Ce n’est pas un hasard si les thermidoriens identifient cette conception de la république « décentralisée » à l’« anarchie ». En 1795, ils dénoncent un système politique (la « Terreur » et la Constitution de 1793 qui en est selon eux le produit) dans lequel le peuple est « constamment délibérant » et le pouvoir exécutif « un fantôme », « la juridiction turbulente et anarchique des assemblées primaires » (dans lesquelles on vote) exerçant un « parfait despotisme » avec lequel il s’agit de rompre.
Au-delà, leur objectif consiste à arrêter un processus révolutionnaire, au cours duquel les représentants du peuple ont, depuis 1789, « plus cédé à l’impulsion populaire » qu’ils ne l’ont « dirigée ». Le pays doit être gouverné par ceux qui créent selon eux la richesse, c’est-à-dire les propriétaires : « Un pays gouverné par les propriétaires, résume Boissy d’Anglas, est dans l’ordre social ; celui où les non-propriétaires gouvernent est dans l’état de nature ». Il en précise la raison : « Si vous donnez à des hommes sans propriété les droits politiques sans réserve et s’ils se trouvent jamais sur les bancs des législateurs, ils exciteront ou laisseront exciter des agitations sans en craindre l’effet ; ils établiront ou laisseront établir des taxes funestes au commerce et à l’agriculture, parce qu’ils n’en auront senti ni redouté ni prévu les déplorables résultats ; et ils nous précipiteront enfin dans ces convulsions violentes dont nous sortons à peine, et dont les douleurs se feront si longtemps sentir sur toute la surface de la France » 44Boissy d’Anglas F.-A. (1842). "Discours préliminaire au projet de constitution pour la république française », 5 messidor an III-23 juin 1795. Le Moniteur universel, réimpr. (Vol. 25). Bureau Central: 81 et 91-92.. Le mot d’ordre de la « tyrannie » de Robespierre était « l’anéantissement de toutes les propriétés ; pour le dire en un mot, la fin du monde social en France, et peut-être en Europe » 45Riouffe H.-J. (An III, 1794-1795), Mémoires d’un détenu pour servir à l’histoire de la tyrannie de Robespierre. Impr. de F. Chaidron, XVII-XVIII.. Le Maximum est donc aboli, les entraves à la liberté des propriétaires et du marché sont levées.
En 1795, la Déclaration des droits, dont on estime qu’elle a été la principale source de l’anarchie, est vidée de tout ce que les thermidoriens jugent subversif, dont le droit à l’insurrection et au-delà de toute référence aux droits naturels 46Gauthier F. (1992). Triomphe et mort du droit naturel en Révolution (1789 – 1795 -1802). PUF.. Elle est accompagnée d’une Déclaration des devoirs qui stipule dans son article 8 que « c’est sur le maintien des propriétés que reposent la culture des terres, toutes les productions, tout moyen de travail, et tout l’ordre social ». La Constitution de 1799 ne comporte aucune Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la captation de la souveraineté par un homme étant peu compatible avec ses principes qui reposent sur la souveraineté populaire. Lorsque les droits énoncés dans la Déclaration de 1795 ne sont plus réputés naturels, et a fortiori lorsqu’il n’y a plus aucune Déclaration à la tête de la Constitution, les lectures jugées subversives du droit de propriété perdent toute légitimité. Bonaparte n’est plus contraint par les normes juridiques lorsqu’il rétablit l’esclavage en 1802 (qui avait été aboli en 1794), c’est-à-dire la propriété d’un homme sur un autre. La Constitution de 1799 donne un pouvoir considérable à l’administration, l’appareil d’État confisquant ce qui, pour les Montagnards, était du ressort de la citoyenneté. C’est sur cette base que Bonaparte assoit une machine administrative pensée sur le modèle militaire, hiérarchisée, uniforme et obéissante. Les experts du Conseil d’État, nommés par lui, sont désormais les seuls aptes à définir l’intérêt général et les politiques qui doivent l’incarner.