Benjamin Coriat – Corinne Vercher-Chaptal : Maintenant, abordons la deuxième partie de l’entretien qui porte sur le mouvement Tilios. Antoine, tu indiques dans ton livre que le mouvement Tilios est parti du tiers-lieu le Comptoir Numérique, ouvert par Yoann et son association dans l’ancienne cité minière de Saint-Etienne. Peut-on repartir de là ?
Antoine Burret : Oui, il s’agissait à l’époque d’un EPN (Espace public numérique) 13Les EPN sont des dispositifs créés au début des années 2000 partout en France, avec le soutien des collectivités territoriales. Il s’agit de salles informatiques ouvertes à tout public, au sein desquelles des animateurs et animatrices forment à l’utilisation de l’informatique et d’internet. et petit à petit, le Comptoir Numérique a proposé des animations dans ses locaux, des machines en libre accès, il a accueilli des services de proximité, il s’est ouvert aux personnes qui cherchaient un espace pour travailler, etc. Il réunissait des habitants du quartier, des professionnels de différents secteurs, des amis qui venaient régulièrement y passer du temps. Un médiateur numérique a dit un jour à Yoann que le Comptoir Numérique n’était plus un EPN mais un tiers-lieu. En même temps, Yoann avait lancé Movilab, une plateforme de partage de connaissances de type wiki 14https://movilab.org/wiki/Accueil.. Elle documentait et partageait toutes les clés de compréhension de son tiers-lieu : ses étapes de création, la description de la communauté qui l’accompagne, les différentes ressources, ses facteurs de succès ou d’échec, les différents projets entrepris y compris des prototypes de services ou de produits. Avec Movilab, Yoann partageait ses connaissances, son expérience sous forme de fiches pratiques et de recettes. Tout ce qui était écrit, documenté dans Movilab était partagé sous des licences Creative Commons. Movilab permettait à son tiers-lieu d’être transmissible, c’était un moyen de le rendre libre et open source à l’image des logiciels, d’où le nom « Tilios » pour Tiers-Lieux Libres et Open Source. A partir de ce jour-là, on a commencé à travailler ensemble, on était complémentaire : je cherchais un sujet pour ma thèse en socio et Yoann avait du mal à faire bien comprendre ses intentions. Ensemble, on a créé les Tilios et on a parcouru la France en fourgon Trafic pour aller à la rencontre de toutes celles et ceux qui menaient des expériences similaires ; nous avons passé nos nuits sur des canapés et nos jours à documenter les pratiques observées ou à convaincre des élus.
Benjamin Coriat – Corinne Vercher-Chaptal : C’est à ce moment-là que vous décidez de faire un manifeste ? 15Le Manifeste des tiers-lieux libres et open source : https://movilab.org/wiki/Le_manifeste_des_Tiers_Lieux.
Yoann Duriaux : Oui. À ce moment-là, en fait, Tilios, on ne sait pas le définir. On fait un manifeste qui va dire : on ne sait pas ce que c'est, mais ça ressemble à un ensemble de choses, et ça sera à vous d'inventer, finalement, de créer des définitions. Antoine pourra revenir là-dessus, il pense que c'est une grosse erreur qu'on a faite, et je suis assez d'accord avec lui. Par contre, à cette époque, moi, j'étais le premier à dire : « qui nous sommes, pauvres terriens quoi, qui nous sommes pour définir quelque chose qui semble visiblement avoir plein d'espoir ? ». Je vous l'ai dit tout à l’heure, syndicalistes, ONG, on était déjà un peu à l'agonie, ce n'était pas encore trop catastrophique, mais on voyait que ça arrivait. Et on se disait : « tiens, ce qu’on fait, dès qu'on en parle, les gens pigent que dalle, par contre, ça suscite beaucoup de débats, et ça, c'est cool ». Donc, on s'est dit : « mais qui on est pour mettre une définition là-dessus ? ». Et je considère, désolé pour le ‘je’, mais oui, je considère que JE suis le papa des tiers-lieux en France, en fait. Mais contre moi, ce n'est pas le truc que j'ai voulu. Tout le monde parlait de coworking, de FabLab…on sentait des prémices. Et moi, je disais: « oui, c'est bien tout ça, j’en suis un peu de tout ça. Par contre, je pense que le mot "tiers-lieu", que j'ai vaguement vu un jour sur un tweet sans fondement, il n'y avait pas de lien, il n’y avait pas de définition, je pense que ce n'est pas con, et je pense qu'on est en train de faire un truc qui s'appellera plutôt "tiers-lieu" que "lieu" ». Donc, au début, c'est tiers-tieux.
Benjamin Coriat – Corinne Vercher-Chaptal : Donc ce n’est pas de suite les Tilios ?
Yoann Duriaux : Tilios, c'est juste qu'on s'est dit : « les copains, "tiers-tieux", ça ne nous appartient pas, c'est un mot commun, et des gens le définiront demain pour nous. Donc ça, on n'a pas le droit de l'enfermer ». Patrick Levy-Waitz et Rémy Seillier, ils ont eu moins d’état d'âme, ils ont pris le mot, boum, les tiers-lieux, c'est ça et pas autre chose. Moi, malgré le fait que j'étais le papa des tiers-lieux en France, j'estimais que j'étais un imposteur puisque je n'étais pas sociologue, je n'étais pas historien, j'étais juste un usager de ce truc-là. Donc, on a créé le mouvement des tiers-lieux en France, et on s'est dit, en fait, comme ça ne nous appartient pas, il faut qu'on lui donne une spécificité. Comme je viens du logiciel libre, je me suis dit : « pourquoi on irait réinventer des modes d'organisation, des modes de partage de comment je fais un jardin partagé, comment je fais un atelier solidaire, comment je réinvente le service public de ma commune…la liberté d’utiliser les connaissances, l’expérience de ce qui a déjà été fait, de ce qui a marché… Pourquoi on ne le documenterait pas comme les gens l'ont fait dans le logiciel libre ? ».
Donc, Tilios - ça, c'est hyper important - il ne s'agit pas de dire: « faites des lieux physiques, faites du coworking, et utilisez Firefox plutôt que Google Chrome ». Pas du tout ! Ce n'est surtout pas ça. Il s'agissait de dire, très humblement :« pourquoi réinventer un mode d'organisation qui a fait ses preuves? ». Certes, on ne pourra pas le transmettre copié-collé, mais je pense que si on prend les bases de "c'est quoi"…et là malheureusement, on ne parle pas de communs, je l'ai appris qu'après que ce que je faisais, c'était du commun, parce que ce n'était pas dans ma culture, dans mon éducation. Mais en fait, c'était du pur commun. Du commun, sans le savoir.
Benjamin Coriat - Corinne Vercher-Chaptal : La référence à l'« open source », elle n'est pas seulement liée à l'informatique ; elle est liée au principe de pouvoir dupliquer, forker...C'est très important, parce que la notion d’open source est tellement connotée du côté de l'informatique qu'on ne pense pas à revenir au principe de base. C'est très important.
Antoine Burret : Moi, je ne suis pas un geek du tout, j'ai vécu 10 ans dans les Balkans, je n'avais pas d'ordinateur, je travaillais dans la culture, et je n'ai pas vu l'évolution de la France. Et quand Yoann vient vers moi, il me dit : « on va faire Internet en bas de chez soi ». Internet en bas de chez soi, je ne comprends pas ce que ça veut dire initialement. Maintenant, je le comprends. Et si je le relis avec Oldenburg - c'est là que c’est intéressant - c'est qu’il y a eu pendant les années 1990-2000, une grosse bataille pour savoir si les jeux vidéo, ou certains réseaux sociaux, étaient des tiers-lieux, s'il pouvait y avoir des tiers-lieux numériques. Et en regardant l'histoire de Yoann, on se rend compte que c'est quelque chose qui a impulsé son approche des tiers-lieux. C'est-à-dire que sa sociabilité, elle se faisait beaucoup sur un jeu qui s'appelait Second Life. On a beaucoup parlé de Second Life, qui est l'exemple type des jeux multi-joueurs qu'on retrouve maintenant, c’est sur Second Life que sa sociabilité s'incarnait à ce moment-là. C'est là qu'il rencontrait des gens différents, c'est là qu'il passait du bon temps, c'est là qu'il créait des choses, c'est là qu'il faisait ce qu'on ne pouvait plus faire à l'extérieur parce que les villes n'étaient plus construites pour ça.
Donc, essayer de reproduire cette sociabilité - qui était toute nouvelle dans les années 2000 - à l'extérieur, c’est cela qui a été la motivation de faire des "tiers-lieux libre open source" en fait. Comment on arrive à reproduire cet échange, cette discussion et ce bien-être que l'on retrouve dans nos jeux vidéo, dans Wikipédia, cette manière d'échanger des ressources et de créer des choses en commun qu'on trouve dans le logiciel libre, comment on arrive à le faire dans des lieux en bas de chez soi pour que ça puisse servir à tout le monde, et que ça puisse s'incarner réellement ? Donc, effectivement, quand on dit Tilios, on a plus la référence au logiciel lié à une forme de réglementation, mais il y a aussi un imaginaire, qui était l'imaginaire de Yoann et de toute une partie de la population à cette époque, notamment dans le cadre des médiations numériques, mais aussi des explorateurs du Web, qui essayaient de dire: « ok, en fait, on est sorti de la terre, du physique pour faire des choses dans le virtuel, maintenant ce serait intéressant de se réapproprier ça et de le mettre dans les lieux que l'on va créer ». La création de lieux est quand même assez récente, et c’est cette culture là qu’il y a derrière elle.
Yoann Duriaux : Oui, c'est clair. Effectivement, Second Life, ça changeait la vie parce qu'en fait ce qu'on ne pouvait pas faire dans la vraie vie, on le faisait dans des univers virtuels et c'était cool. Et effectivement, l’idée des tiers-lieux, pour moi, c’était « Internet dans la vraie vie ». Mais j’irais même plus loin, c'est l'arrivée de Facebook aussi. Et en fait, c'était l’idée de reproduire Facebook dans la vraie vie, parce qu'en fait, au début, c'était vraiment bien, Facebook. On rencontrait des gens qu'on n'aurait pas rencontré ailleurs. Et c'est ça que j'aime dans les tiers-lieux. Et aujourd'hui, ce ne sont plus des tiers-lieux, parce que c'est des co-sanguins qui se réunissent dans des bâtiments, ils se ressemblent tous quoi. Donc là, moi, ce qui me plaisait, c'est cette capacité à rencontrer le communiste qui rencontre un facho, le capitaliste qui rencontre un social… et ça, ça donnait des choses fabuleuses. Donc ça, c'est le tiers-lieu. Alors qu'aujourd'hui, les tiers lieux sont fréquentés avant tout par des cis genres, caucasiens, moins de 30 ans, tous blancs… c’est triste.
Benjamin Coriat - Corinne Vercher-Chaptal : Cela rappelle le passage introductif de votre Manifeste : « En faisant cohabiter localement des mondes différents et parfois contradictoires, le tiers-lieu enclenche un processus de rééquilibrage sur le territoire (…). Il provoque un dialogue et des frictions, là où l’expertise clôt la discussion. Il invite à prendre possession, à faire évoluer et à appliquer des solutions sur des problématiques jusqu’alors balisées ».
Yoann Duriaux : Ce n'est pas le lieu qui a une valeur, c'est les services et les projets qui en émanent. Parce que c'est là, dans ces tiers-lieux, que se repensent les services. Le tiers-lieu, en lui-même, n'a aucun intérêt. Et c'est là-dessus qu'on va arriver après sur France Tiers-Lieux ; aujourd'hui, on se retrouve à voir financer des sociabilités. Dans un bistrot, je finance ma bière, je finance mon café, je finance mon repas, mais je ne vais pas financer ma sociabilité. Et donc, l'intérêt du tiers-lieu, il n'y a pas à avoir de raison d’avoir peur, c’est de pouvoir les cloner, les dupliquer, les améliorer. Or, aujourd'hui, c'est devenu un bien, un marché, un objet, et donc tout le monde tente de dire: « le mien est mieux que le tien ». Aujourd'hui s'il n'y avait pas le logiciel libre, Airbnb, Blablacar, etc. n'existeraient pas. Aujourd'hui, qu'est-ce qui tourne derrière ces grosses machines à plusieurs milliards de valorisations ? Ce sont des serveurs en logiciel libre. Toutes les rencontres, les forums de DSI le disent, quelqu'un qui, sur sa couche serveur, ne prend pas du logiciel libre, fait une faute. Et donc, les tiers-lieux, c'est les couches serveurs.
Antoine Burret : Ce que tu viens de dire, Yo, quand tu parles du logiciel qu'on retrouve chez Airbnb, machin, machin, finalement, je pense que c'est une des preuves des limites du Libre, en fait. Et ça peut expliquer ce qui s'est passé avec les Tilios. Tu sais, quand on travaillait ensemble, on s'énervait parce qu'on voyait des personnes qui avaient une mission totalement différente de la nôtre utiliser nos travaux, utiliser nos slides, nos terminologies, etc. pour les amener dans des endroits différents. Et finalement, c'est ce que fait le logiciel libre, en fait. Quand tu parles d'Airbnb qui se sert d'une couche serveur qui est la même que Linux, alors que Linux a été créé dans une mission de créer des communs, d'ouvrir le plus possible, en tout cas, une mission opposée, dans certains cas, au marché…Finalement, on a vécu la même chose avec les Tilios. 16On a travaillé comme des acharnés, on a construit une forme de méta-modèle de tiers-lieux dans lesquels on a tout documenté via Movilab, et tout cela a été détourné pour en faire autre chose, sans aucun problème. C’est ce que fait Windows, c'est ce que font les gros acteurs marchands du logiciel avec une couche libre.
Benjamin Coriat - Corinne Vercher-Chaptal : Yoann, tu peux réagir à ce que dit Antoine ?
Yoann Duriaux : Là, en fait, il a complètement raison. Le logiciel libre, il n'y a pas plus libéral et capitaliste, en fait. C'est le far-west, en fait, le logiciel libre. Parce que souvent, ça naît dans une cave avec deux, trois barbus qui sentent la pizza et qui geekent toute la nuit mais ils font des belles lignes de code. Et au final, qui est-ce qui va pouvoir les exploiter et les passer à l'échelle ? Ça va être souvent les gens qui ont beaucoup de millions d'euros. Les seuls qui peuvent utiliser le logiciel libre et qui peuvent mettre des centaines de développeurs, ben ouais, c'est des Zuckerberg, c'est des Jeff Bezos, c'est des gens comme ça. Donc au final, on développe les idées et qui peut les passer à l'échelle ? Ça va être les gros. Donc oui, je suis assez d'accord avec ce qu'a dit Antoine, malheureusement. Mais, je pense que l'intuition de faire des forges de tiers-lieux - plutôt que de vouloir faire une charte tiers-lieux comme le fait aujourd'hui une politique publique - j'y crois encore, malgré tout.
Benjamin Coriat - Corinne Vercher-Chaptal : Je trouve que c'est extrêmement intéressant, surtout cette dernière phrase, quand tu dis faire des forges, on comprend parfaitement, je trouve, ce qui animait le mouvement. Cela renvoie à certains constats que font aujourd’hui des militants du logiciel libre qui n'hésitent pas à dire : « on s'est peut-être planté parce qu'on a perdu la vision politique en laissant la possibilité au marché de récupérer ce qu'on faisait ».
Antoine Burret : Oui, tout à l'heure, Yoann parlait de notre refus de définir ce que l’on faisait, de donner une définition de nos tiers-lieux, je pense que ça a été une des causes de l'évolution actuelle. On aurait peut-être dû définir dans le Manifeste c’est-à-dire que l’on n'a pas ancré nos intentions politiques dans ce que l'on faisait. Yoann a essayé de le faire un peu, a posteriori, avec un travail sur les marques, il en parlera tout à l'heure, comment tu appelles ça déjà…
Yoann Duriaux : Une marque collective de certification que tu ne veux pas entendre, et qui est l'avenir des tiers-lieux ! (rire)
Antoine Burret : Je ne dis pas que ce n'est pas l'avenir des tiers-lieux ; c'est l'avenir de certains tiers-lieux. Mais en tout cas, c'est une manière, effectivement, d'ancrer par la norme une certaine volonté politique du tiers-lieu. Ce qui n'a pas été fait, ce qu'on n'a pas fait. Parce que Tilios, en tant que marque, n'était pas assez forte, ou en tout cas c’était trop orientée vers un imaginaire numérique. D'ailleurs, vous voyez, ça se voit très bien dans le premier rapport de France Tiers-Lieux, il y a une phrase, page 69, je crois, ou 67, qui moi m'a retournée - j'ai mis trois ans à m’en remettre - en une phrase, le génie technocratique a pris Oldenburg, a pris les Tilios, a dit : « ça c'était avant, maintenant les tiers-tieux, c'est économique ». Une phrase, Il a suffi d'une phrase pour renverser la table ! Donc, effectivement, des normes telles que les marques, des certifications collectives peuvent être des moyens de pousser une orientation qui peut être intéressante.
Benjamin Coriat - Corinne Vercher-Chaptal : Tu peux en dire un mot Yoann, parce que ça nous paraît très important ?
Yoann Duriaux : Oui, bien sûr, je veux bien y revenir. En fait, dans le livre, Antoine parle du ‘salarié’. Moi, je l'appelle ‘le traître', en fait. Et ça sort de Sciences Po. Donc, aujourd'hui, les tiers-lieux ont été confisqués par des Sciences Po et des ministères. On aura l'occasion d'en parler, je pense, juste après. La vision politique, en fait, moi, je l'avais. C'est pour ça que j'ai commencé par ça : on dit son nom, son prénom, son âge, 4 enfants etc., mais ce qui est important, c'est que moi, en fait, j'ai les deux cultures, le numérique et sans le numérique. Donc, en fait, la vision politique, je l'avais. J’avais un pressentiment que les syndicats étaient en train de crever, que les ONG étaient en train de crever, j'ai travaillé aussi bien pour le WWF que pour des petites ONG locales qui se battaient. Tout ça, c'était en train déjà de crever parce qu'on était plus à devoir « se professionnaliser », rappelez-vous, ; la professionnalisation des associations, finalement, c'est leur institutionnalisation et c'est comme si on les retirait de leur objet principal pour en faire des rats de réunionites autour d'une table pour pleurer 2000-3000 balles dessus, quoi. Et donc, ça, c’était en train de se casser la gueule. Les partis politiques, pareil, au-delà des ambitions personnelles, on voyait bien que c'était des broyeurs. Dès qu'on avait des jeunes qui avaient des bonnes idées, des bonnes intentions - j'en ai vu - dès qu'ils arrivaient dans le parti, ils devenaient pitoyables, quoi.
Donc, le tiers-lieu, moi, je savais bien ce que je faisais. Par contre, c'est vrai qu'au début, on fait trois tours de France des tiers-lieux, télécentres, coworking, et on calme pour pas trop mettre mes idées politiciennes, parce qu'à cette époque-là, on parle à Bouygues Immobilier, à Véolia, des gens comme ça. Moi ça me plaisait parce que l'idée, c'était d'aller voir des gens que je n'aurais pas fréquentés dans ma vie. Et d'ailleurs, j'ai beaucoup plus de respect pour ces grandes multinationales aujourd'hui que pour France Tiers-Lieux, soyons clairs. Parce qu’eux, ils étaient réglos, ils nous disaient : « votre truc, c'est un peu trop gauchiste pour nous, mais on trouve ça super, continuez les gars, on vous laisse le mot tiers-lieu ». Parce qu'au début, tiers-lieu, c'était très attaché en France aux télécentres et rapidement, ils ont dit : « en fait, c'est peut-être autre chose qu'on veut faire. Nous, on veut faire des immeubles, on veut faire un endroit où il y aura du service. Visiblement, les tiers-lieux, vous dites avec votre Manifeste, c'est autre chose, et bien, pas de problème ». Donc, eux, ils ont été très carrés, en fait.
C'est pour ça que je dis "le traître" parce que les autres sont venus nous écouter, on leur a ouvert nos portes, on leur a ouvert nos canapés et d'un seul coup, on voit un rapport où, comme le dit Antoine, en une phrase, ils disent que ça c'était de la merde, que c'était avant, et que maintenant, on va passer aux vrais tiers-lieux !?. Alors qu’au contraire, même les gens qu’ils appelaient « l'avant », eux-mêmes disaient : « non, non, vos histoires de tiers-lieux, continuez-les ». Donc ça, c'était pour la vision politique. Et, à partir de 2012-2014, n'oublions pas qu'il y a l'économie collaborative qui arrive, OuiShare tout ça. Aujourd'hui, je suis comme tout le monde, je déteste OuiShare, je déteste Makesense, je déteste ce qu’est devenu l'ubérisation, mais je défendrai toujours le fait que OuiShare, au début, c'était une vision commune de voir la crise et les guerres qui arrivent, et que si on s'entraidait, différemment, on pourrait empêcher ça. Donc OuiShare, l'intention du début, je ne cracherai jamais dessus en fait. Après, effectivement, que ça soit devenu un nid à start-up, « t'as pitché, t'as levé », c'est indéniable, ça a fait vraiment, vraiment fait beaucoup de dégâts.
Benjamin Coriat - Corinne Vercher-Chaptal : Vous ne pensez-pas qu’on pouvait voir, dès le début, où ils voulaient aller ? L’évolution vers le « t’as levé ? » n’était-elle pas présente et visible d’emblée ?
Antoine Burret : Oui, oui, on les voyait arriver avec leurs gros sabots.
Yoann Duriaux : Mais parce qu'on n'a pas eu le même vécu.
Antoine Burret : Moi, je venais des Balkans. Je venais de la culture et des Balkans. Donc, j‘avais vu les startupers de HEC qui venaient nous expliquer la vie. J'avais eu les mêmes en Roumanie au sortir du communisme.
Yoann Duriaux : Pour nous, la grande traitrise, c'est qu'en fait, on pensait vraiment qu'ils allaient transférer Movilab. Comme ils sortaient tous d’écoles de commerce, ils étaient dans 40 pays différents et tout, on s'est dit, que c'étaient eux qui allaient diffuser cette culture du tiers-lieu en libre, en open source. Il y a eu trahison, on s'est fait bouffer. Tilios avait une dimension politique, sauf qu'à cette époque-là, même les libristes ont perdu leur vision politique.
Je me rappelle qu’en 2014, on se retrouve avec Antoine aux Rencontres Mondiales du Logiciel Libre. On se dit, Tilios, il faut aller s'exposer à la critique. Déjà dans la salle, ils sont dix parce qu'en fait, faire des "tiers-lieux libre open source", c'est une ignominie, de pouvoir mettre ces deux mots, "libre" et "open source", comme ça à côté. Donc, on s'est fait insulter. Ensuite, dans la salle, le fait de mélanger des lieux physiques, coworkings, Fablabs, avec du logiciel, aucun n'arrivait à piger. Donc, on se retrouve quand même avec une dizaine, quinzaine de personnes, parce que j'avais quand même une réputation dans le logiciel libre, et là, au lieu de leur parler de code informatique, de forge et tout, on leur passe une vidéo et en fait, dans la vidéo, c'est la loose, c'est des clochards dans la rue, des manifestations - qu'on vit là depuis deux ans, mais là on est en 2014 - et on leur passe qu'en fait, il va y avoir des émeutes, des crises et que finalement, nos tiers-lieux, c'est peut-être le remède à la crise, et on pense que vous êtes les super héros de demain, vous ne le savez pas, mais les vrais politiciens de demain, ils sont là en fait. C'est vous avec vos pingouins sur vos t-shirts, vos cheveux crado et tout. Aujourd'hui, ce n'est pas votre logiciel qui nous intéresse, c'est votre capacité à penser le logiciel, donc à penser la société. C'était assez drôle parce que je me rappelle encore leur tête, ils sentaient qu'il y avait un truc, mais ils n'arrivaient pas trop à savoir.
Donc voilà, et c'est là qu'on passe à la pratique avec Movilab, où au début, c'est ni plus ni moins que : ce que l'on fait, documentons-le à la manière d'un logiciel libre pour que les autres le fassent. Par contre, dès qu'on prend des choses très techniques, Git - parce que Git, on peut faire des Gitbooks - ça ne marche pas. C'est trop technicien, on perd vraiment les usagers de l'économie sociale et solidaire, etc. C'est des gens à qui on veut s'adresser, et pour eux, c'est trop compliqué. Et puis, à l'inverse, dès qu'on fait des sites internet trop simplistes, là, on perd notre base qui disent : « non, mais c'est bon, moi, je ne suis pas là pour faire un pdf à la con, j'ai autre chose à foutre ». Donc, du coup, le wiki. On est des enfants de l'usage, et Wikipédia, c’est vraiment le truc qu'on cite quand on veut dire que le Libre a gagné, on explique qu'avant Wikipédia, il y avait des logiciels, des plateformes payantes qu'on ne pouvait pas mettre à jour et tout ça. On s'est dit on va s'inspirer de Wikipédia comme ça, ceux qui contribueront sur Movilab, une fois qu'ils auront appris, ils pourront en plus aller contribuer sur Wikipédia. On s’est dit: « si on a su le faire pour une encyclopédie mondiale, on doit pouvoir savoir comment on crée nos lieux, quels services s'y passent à l'intérieur, les interactions, etc. comme un livre ouvert, et ça, il faut qu'on le fasse avec un wiki ». C'est devenu Movilab. On va dire à nos amis des tiers-lieux - qui étaient moins nombreux qu'aujourd'hui mais on se connaissait plus, on était une petite famille un peu comme les forges - on va dire: « tenez, tout ce que l'on fait, on va le documenter là-dessus ». Voilà un petit peu l'histoire de Movilab.
Benjamin Coriat - Corinne Vercher-Chaptal : Antoine, tu veux ajouter quelque chose ?
Antoine Burret : En fait, c'est ce qui m'a semblé hyper intéressant, juste du point de vue déjà humain et puis aussi au point de vue de la recherche, c'est que la question politique, elle était abordée de manière très particulière dans ces lieux-là à l'époque. Maintenant, ça se généralise mais à l'époque, c'était très original. C'est-à-dire que moi, j'avais dans l'esprit cette culture de bistrot à la Oldenburg, cette compréhension du tiers-lieu, de la manière dont les réflexions et les opinions pouvaient s'entrechoquer dans un tiers-lieu et comment ça pouvait construire une opinion commune et puis envisager des choses un peu plus lointaines ou plus engagées, qui passaient surtout par la discussion. C'était surtout ça que j'avais et aussi les références à Habermas dans mes études universitaires. J’avais cette culture-là et c'était mon point de référence et là, j'arrivais dans des lieux, que je participais à monter mais avec la réflexion de Yoann, pour qui l'action politique, elle passait, non pas forcément par des débats enflammés, par des échanges d'opinions mais par une tentative de travailler sur des services qui allaient changer les usages.
Moi, j'étais souvent à Genève et je travaillais avec l'Institut de sciences des services et j’arrivais à trouver une explication, justement au travers de la science des services et de la manière dont la création de services pouvait transformer les usages et donc faire des évolutions dans la société. Et en fait, cette ligne tracée me semblait extrêmement originale dans l'évolution des tiers-lieux et elle me semblait liée au fait d'une évolution des personnes qui faisaient usage de ces lieux là et qui avaient une culture informatique, une culture du code. À partir de ce moment-là, puisqu'il y a une culture de l'informatique, on va se diriger vers la conception. OK, on parle, on discute, on n’est pas d'accord, il y a des problématiques qui s'identifient et très rapidement, il y a une structure commutative, en tout cas, c'est comme ça que je l'analyse, qui amène vers une logique de conception pour révéler nos usages. C'est ce qu'on trouvait dans "les tiers-lieux libres open source" qui s'est généralisé, et différencié maintenant, mais c'était la base des tiers-lieux open source : on arrivait avec une logique discursive à une logique que j'ai qualifiée de poiétique (par opposition avec théorétique), dans l'idée de conception et de fabrication qui était particulièrement originale et qui me semblait très révélatrice d'une autre manière de construire du politique au travers des tiers-lieux.
Benjamin Coriat - Corinne Vercher-Chaptal : Une manière de construire du politique par la conception de services dans des tiers-lieux…
Antoine Burret : Oui, c’était vraiment ça. C'était par la conception de services. Maintenant, on n'en est plus là. Maintenant, on va passer sur la logique de passage à l'échelle, justement de création de modèles d'affaires, etc. Donc, on rentre dans une logique de marché ce qui dépolitise progressivement. Mais l'intention, c'était vraiment ça. Et là, on voyait, effectivement, des gens très différents qui se réunissaient autour d'un objet qui pouvait être deux lignes de code ou simplement un tableau, peu importe, et qui travaillaient sur une logique de conception, pour transformer les usages. Alors, le passage par le service pour faire évoluer les choses, il a une tendance, comme on peut le voir, qui va aller vers la forme de start-up nation un peu idiote avec les modèles économiques qui peuvent dépolitiser l'action. Par contre, il y avait une chose qui était ultra important, c'est l'aspect de lanceur d'alerte. En fait, on pouvait voir dans ces tiers-lieux, la manière dont les gens réfléchissaient comme des formes de lanceurs d'alerte qui, déjà, à l'époque, révélaient ou exprimaient des craintes ou des manières d'agir sur ce qu’on voit se passer actuellement. C'est pour ça qu'on a fait ça, c'était une manière de lancer des alertes. Pour essayer d'éviter des crises, éviter une guerre. C'était comment on s'attaque à des problématiques locales et des grandes problématiques, qui étaient déjà identifiées, et sur lesquelles il y a des personnes qui essaient d'agir.
Yoann Duriaux : Là où je veux bien rebondir, c'est qu'en fait, il y a nos vies privées aussi. Il y a la vie publique et il y a la vie privée. Et donc, moi, dans ma famille, on héberge tous les ans des étrangers chinois, japonais, ukrainiens, et bien avant les conflits. Et donc, quand j’ai vu particulièrement le conflit au Donbass avec la première invasion, je crois que c'est 2014, on héberge Véadim. Et à cette époque-là, on commence aussi en famille à prendre conscience que ce qu'on voit à la télévision, que les guerres se rapprochent, les guerres en Europe sont forcément plus proches. En plus de ça, on est une famille métisse, puisque mes beaux-enfants sont d'origine moitié ghanéenne, moitié française. Donc, voilà, ce melting-pot fait qu'on se parle de choses comme ça et donc, on commence à prendre conscience que ce n'est pas juste la France qui échappe au Front National depuis 20 ans, mais c'est l'Europe qui est en train de se durcir et qu'on a les guerres qui reviennent à nos frontières, etc. Et donc, oui, il y a ce côté lanceur d'alerte de dire: « ça pue quand même, ce qui est en train de se passer ».
Benjamin Coriat - Corinne Vercher-Chaptal : Au moment le plus fort de Tilios, ça regroupait combien de tiers-lieux et combien de gens ? Même approximatif, pour avoir une idée. Est-ce que vous étiez coordonnés, et sous quelles formes ?
Antoine Burret : Pendant longtemps, on n'a pas voulu répondre à ces questions. Pour la bonne et simple raison qu'il y avait cette idée, comme dans le film La cinquième vague, cette idée « on est des millions ». Et je pense que garder ce flou sur combien on est, c'est un peu ce qui est le propre du logiciel libre. Combien il y a de contributeurs, on s'en fout, ce n’est pas comme ça qu'on va évaluer la chose. Effectivement, si tu as un regard scientifique sur la chose, tu vas effectivement chercher une structuration et puis un nombre de participants. Là, c'était une approche militante. La question, c'est peut-être plus : comment on a pris l'espace public et qu'est-ce qui perdure ? Et on a pris l'espace public pas forcément par du nombre, c'est mon avis, pas du tout par de la structuration, mais par du plaidoyer, par nous, par Yoann qui l’a fait pour nous.
Yoann Duriaux : En fait, oui, effectivement, c'est pour ça que Rémy Seillier me déteste, et j'en suis très fier, c'est que je lui ai dit : « écoute, tu connais Anonymous ? C'est nous. On est Anonymous et donc en fait, on est légion, on est des millions ». Et ça, ça l'énerve en fait parce que lui, ça ne rentre pas dans ses tableaux Excel…. Donc oui, il y a toujours ce rapport de force. Mais l'exemple que je donne souvent, c'est WordPress parce que c’est très grand public ; aujourd’hui tout le monde utilise le moteur de blog WordPress, que ce soient les gens de Renault, de Disney Etats-Unis ou France ou alors la petite association de Saint-Malo, qui fait de la mutualisation de vélos, etc. Nous sommes au dernier recensement, je crois plus de 2,9 millions d'utilisateurs du moteur. Par contre, si vous allez sur la forge WordPress, ils sont cent trente-deux personnes. En fait, il y a cent trente-deux personnes uniquement qui entretiennent le noyau. Donc ça n’a pas de sens. Est-ce que je te donne les Tilios ? On était cinq, on était un peu Mission Impossible, ou est-ce que je te donne les gens qui rêvaient Tilios ? Et moi, c'est plutôt sur ça que j'ai envie de t'emmener, sur les 2,9 millions, sur les gens qu'on touchait.
Par contre, on ne les touchait pas avec des rapports à la con, on ne les touchait pas avec une charte graphique, on les touchait, comme je l'ai dit tout à l'heure, en allant dormir sur un canapé, en allant prendre du temps avec eux, en acceptant qu'on était venus pour un événement mais que finalement, on allait s'échapper pour aller en voir un autre, c'est un peu tout ça. Donc, combien de Tilios ? En fait, on n'est pas Tilios, on se revendique Tilios. Ensuite, comment on était coordonnés ? Comment coordonner Tilios ? En faisant beaucoup de kilomètres, en étant sur les routes, en se mettant en danger financièrement. Heureusement, j'étais très bien entouré par ma femme, par mes enfants, par Antoine bien sûr qui a été un grand témoin de tout ça. Mais c'est vrai qu'il y a une grande mise en danger, donc en fait, il n'y avait pas de coordination. Et c'est là que France Tiers-Lieux va comprendre que tout ça, c'est très faible. D'ailleurs, la première personne qu'ils vont appeler, que Patrick Levy-Waitz va appeler, c'est Duriaux. Je suis sur l'autoroute, j'ai quitté les tiers-lieux et comme par hasard, je reçois ce coup de téléphone. Tout le monde le connaît, moi je ne le connais pas, et il me dit : « je voulais te témoigner toute ma reconnaissance ». Et là, j'ai fait du Duriaux, je m'arrête et je lui dit : « mais t'es qui pour me témoigner de la reconnaissance? Par contre, tu m'appelles pour me considérer, donc tu vas considérer mon travail, là on va parler ». Donc, qui coordonne et quelle forme on a ? C'est là, la fragilité de Tilios.
Antoine Burret : Movilab a servi de coordination. La chose différenciante, c'est que tout était documenté et qu'il y avait des traces et qui étaient reprises et reprises et reprises et puis ça grossissait, ça grossissait. À tel point que ça devient et c’est encore maintenant une référence…
Yoann Duriaux : Oui, mais Antoine, tu me permets juste et tu le sais, ça fait quatre ans que je n'ai plus contribué à Movilab, et quand tu vas dans les stats, je suis encore le premier contributeur. J’y ai passé ma vie. En fait, mes gamins, ils me voyaient plus, j’étais en train d’écrire, écrire, écrire. Et ça, c'est une fragilité. Moi, je parle des fragilités, en fait. La fragilité, c'est que ça ne peut pas dépendre d'une personne.
Antoine Burret : Je pense qu'il y a trois éléments - hormis le fait d'aller sur les routes, de rencontrer tout le monde, etc., - il y a trois éléments qui ont donné écho et qui ont créé une forme de coordination informelle qui a donné de l'ampleur à ça. Il y a effectivement Movilab, qui pour moi est un coup de génie. Il y a ensuite le fait de poser du récit dessus, par le Manifeste, par le livre, par des choses comme ça. Cette volonté de poser du récit en permanence sur ce que l'on faisait. Et puis, le troisième moment, ça a été le fait qu'on avait une capacité à créer des événements ponctuels qui réunissaient les personnes. Quand j’ai rencontré Yoann en 2012, on a fait rapidement deux, trois fois d'affilé des événements où on a utilisé la cité du design à Saint-Etienne pour réunir toutes les personnes qui s'intéressaient aux tiers-lieux en France et en francophonie, puisqu'on a ramené des gens du Québec, on a ramené des gens de l'Afrique francophone, de Suisse, de Belgique, et les gens venaient parce que soudainement, il y avait un truc qui... Il y avait un moment sur ce sujet-là que personne ne comprenait et franchement, on a passé des moments incroyables, ça durait 15 jours, on sortait lessivés, on faisait ça avec 20 000 balles, mais on les réunissait tous. Tous, tous, tous, du décan de l'université de Genève au mec au RSA de Saint-Étienne, on était tous sous le même endroit et on réfléchissait, on travaillait, on faisait des choses ensemble. Et ces trois moments-là ont créé une forme de coordination, plus qu'une coordination, c'est une forme de confiance.
Yoann Duriaux : Un imaginaire, je dirais un imaginaire collectif. Oui, on pensait un imaginaire collectif. Il y a eu un imaginaire collectif très fort à ce moment-là. Le dernier coup, l’apogée de Tilios, ça va être la Biennale du design en 2015. Moi, j'en ai déjà ma claque des tiers-lieux. On a les petits derniers qui arrivent, le réseau français des Fab Labs. Et donc, après le coworking, après la consommation collaborative, après les makers, Fab Labs, moi, je commence à en avoir ma claque. Et je sens que voilà, les tiers-lieux sont là, maintenant, il n'y a plus besoin de les définir, il faut s'en servir, et on verra bien si ça va permettre de trouver des solutions et d'éviter une guerre. Donc, pour moi, c'était clair, maintenant, ça allait appartenir aux tiers-lieux, est-ce qu'on est capable de créer des sociabilités qui ne vont pas devenir des nouveaux partis politiques, ne pas devenir des nouveaux syndicats ou des nouvelles ONG, mais qui vont permettre de créer des nouvelles formes d'expression suite à ces sociabilités, en fait ?
À ce moment-là, je suis dans un lieu, un xième lieu parce que j'en ai quand même créé pas mal, qui s'appelle Open Factory et qui a été mon petit dernier. J'étais revenu à mes amours, le hakerspace, on se revendiquait vraiment de la culture hacking et puis atelier lowtech. Et en fait, à ce moment-là, le directeur scientifique de la Cité du Design, qui vient me voir et qui me dit : « voilà, j'ai entendu parler de toi, le maire va annoncer dans un mois la prochaine Biennale du design, personne n’est au courant, mais ça sera sur les mutations du travail. Et on pense que les tiers-lieux ont un rôle vachement important à jouer. Est-ce que tu voudrais bien avoir un rôle là-dedans ? ». Et moi, je me fous de sa gueule, comme d'habitude, et je lui dis : « ouais, tu veux que je te dessine un tiers-lieu en fait », genre le petit prince. Et là, on discute, il voulait que je sois le commissaire de l’exposition, et je dis : « bon, OK, pourquoi pas ». Par contre, dire : « on va présenter des objets ou quoi, on va faire un catalogue des projets, etc., ça ne marchera pas. » Et là, c'est Antoine qui les prévient. Il dit : « aujourd'hui, c'est un processus de faire des tiers-lieux, c'est un processus, donc on ne peut pas exposer des jolis objets, une table, une chaise. On est obligé d'embarquer des gens ».
Antoine Burret : Oui, et Yoann a décidé de construire cette exposition comme un co-commissariat. Ce n’est pas seulement lui qui allait créer l’événement mais toute la communauté des Tilios. L’exposition s’est intitulée Tiers Lieux Fork The World. L’idée était de concevoir l’exposition elle-même comme un tiers-lieu : les visiteurs seraient immergés dans le quotidien des communautés qui conçoivent des systèmes alternatifs, et ils pourraient contribuer.
Yoann Duriaux : On a dit : « on fait un gros atelier, avec un camion, des vélos cargo, etc. Au lieu de faire un Fab Lab qui va faire des churros et des têtes de Yoda, on fait venir des enfants handicapés, on fait venir des jeunes designers, on fait venir des chômeurs, des gens du quartier, des banquiers, et tout ça… certains vont venir manger, d'autres venir bricoler et ça va faire un tiers-lieu et du coup, les designers vont comprendre les interactions ». On a eu avec nous les petits étudiants de 22-23 ans, les petits bobos de l'école de la cité du design, il y en avait plus de 200, ils ont désobéi à leur prof pour les workshops où ils voulaient les mettre dans des salles, et ils sont tous venus à la cité pour faire le fameux atelier. Pourquoi j'insiste sur ces détails, c'est qu'aujourd'hui je ne suis pas sûr que du côté de France Tiers-Lieux, ils sont capables d'avoir autant de petits détails, parce qu'en fait, aujourd'hui, c'est devenu un marché, c'est devenu un produit mais ce n'est pas forcément quelque chose où on fait par nécessité, que ce soit par militantisme politique, que ce soit parce que je fais des études ou parce que je suis dans une quête de sens. Un truc qu'on a beaucoup remarqué dans nos tiers-lieux, c'est que rarement les gens disaient : « je n’aime pas mon boulot ». Les gens disaient : « mon boulot, je l'adore mais j'ai perdu le sens en fait ». Donc c'est un peu tout ça qui se croisait.
Benjamin Coriat - Corinne Vercher-Chaptal : Et que se passe-t-il à la suite de la biennale ?
Yoann Duriaux : Moi, j’arrête, je suis épuisé. Je pars en Lozère, et je fais une formation à l’élagage. Et à partir de là, j'appelle Simon Sarrazin, qui a toujours été pour moi une des personnes que je respecte le plus sur terre, et je lui dit : « écoute, j'ai envie de te donner Movilab parce que nous à Saint-Étienne on s'est tous usés et épuisés, moi je vais partir dans les arbres et mes copains je ne suis pas sûr que ça va être leur came de continuer ». Et en 2018 au moment où je vais partir dans les arbres je vais transmettre ce bâton à Simon en lui disant « prends-en soin ». Et puis après, il y a France Tiers-Lieux qui va arriver donc un an après. Moi personnellement, sur un message public, j'ai félicité ouvertement Patrick Lévy-Waitz : « tu voulais foutre la merde, tu l'as bien mise ». Sachant que Patrick, j'ai beaucoup plus de respect parce que lui il a dit : « je vais vous enfumer ». Pour être poli, il nous a enfumé mais au moins c'était clair. Alors que d'autres ont dit : « ouais vous êtes des copains », et en fait ils nous ont roulé dans la farine, pour être poli … On en parlera après.
Benjamin Coriat - Corinne Vercher-Chaptal : Donc aujourd'hui où est-ce qu'on en est ?
Yoann Duriaux : Moi, quand j'ai vu que Simon et puis d'autres en fait, ça y est, ils m'avaient renfermé Tilios sur le logiciel, là on perdait notre communauté pour moi, j'ai préféré dire : « si ça doit être ça l'avenir de Tilios, j'en sors ». Sauf que tout m'empêche d'en sortir. D'ailleurs la preuve je suis en entretien avec vous. Aujourd'hui, je suis bien dans les arbres, par contre je suis persuadé que mon avenir c'est de faire des tiers-lieux sur le lien aux arbres avant qu'on crève de canicule. Et c'est là qu'on se rejoint avec Antoine qui, aujourd'hui veut travailler sur tiers-lieux et situation de crise.