Si les travaux conduits ont jusqu’ici permis que la réflexion sur les communs s’enrichisse de manière spectaculaire, il est clair aussi désormais que, dans nombre de cas, ils butent sur des limites, se heurtent à des frontières. Tout montre en effet que pour que la réflexion progresse, des crans doivent être franchis et des espaces nouveaux investis. À ce stade, cinq questions nous semblent essentielles.
Communs et vivant
Largement ignorée jusqu’à une période récente, c’est pourtant un des traits remarquables de la culture indienne d’Amérique, celle de la Pacha Mama (Terre Mère) ou de la tradition du Buen Vivir, que la relation des communautés humaines et leur habité est pensée comme devant satisfaire à des règles et des principes d’harmonie 23On trouvera dans l’ouvrage collectif publié par UTOPIA en 2016, un ensemble de contribution qui retracent la manière dont la question de la nature a été abordée et traitée dans différentes cultures et suivant des grilles de lectures variées. Cf. Des droits pour la Nature, Ed UTOPIA, 2016 . (Ouvrage collectif comprenant dix-sept contributeurs, publié avec le soutien des ONG Nature Rights, Global Alliance for the Rights of Nature et End Ecocide on Earth). Cette pensée aujourd’hui réinterrogée a longtemps été ignorée. Dans cette redécouverte, toujours en cours, c’est le mérite de l’ouvrage « Par-delà nature et culture » 24Descola, P. (2005). Par-delà nature et culture. Gallimard. largement appuyée sur l’étude des traditions et des cultures de peuples d’Amazonie d’avoir remis au centre de l’attention la question de la relation des humains aux « non-humains », appelant d’autres regards et d’autres traitements que ceux qui, au moins en occident, prévalaient jusqu’ici.
La conceptualisation des communs est ici concernée très directement et comme frappée de plein fouet. Chez Ostrom les communs (dans les formulations initiales, celles de 1990) sont en effet définis comme des entités visant à permettre à des communautés humaines d’user ou de prélever un ensemble de ressources suivant des règles établies par elles. Qu’il s’agisse des poissons d’un lac ou du gibier d’une forêt, les « non-humains » sont pensés comme de simples « ressources », ce qui ne peut manquer de faire question. En effet, s’il faut rendre à Ostrom justice et noter que huit « design principles » 25Les « design principles » formulés par Ostrom dans son ouvrage de 1990, visent à identifier les éléments qui contribuent à la robustesse - ou au contraire à la fragilité - des communs, en ce qui concerne leur capacité à assurer leur pérennité, notamment lorsqu’ils sont confrontés à de fortes perturbations de leur environnement. ont été formulés pour s’assurer qu’au sein des communs, le « prélèvement » se fasse sans prédation et que l’écosystème puisse être respecté et reproduit dans son ensemble, les travaux conduits depuis quelques décennies sur ces sujets exigent que cette relation entre humains et non-humains au sein des écosystèmes que constituent les communs soient objets d’attention et d’études renouvelées. Parmi les questions posées se trouvent celles d’un droit qui pourrait être reconnu aux non-humains 26En cette matière l’ouvrage pionnier est sans conteste celui de C. Stone « Should Trees Have Standing ? Towards Legal Rights for Natural Objects, initialement publié dans la Southern California Law Review, vol 45, n°2, 1972 p.450-501. Cet article est désormais publié comme ouvrage en français sous le titre « Les arbres doivent-ils pouvoir plaider » ed Le Passager Clandestin, 2022, d’un « parlement des choses » 27Latour, B. (1995). Politiques de la nature. La Découverte. ou d’une « diplomatie » nouvelle à conduire avec eux 28Proposition introduite et défendue notamment par J. B Morizot dans ses travaux sur la relation entre humains et non humains. Voir notamment Morizot, JB. (2016). Les Diplomates : cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant. Editions Wildproject., ou encore de la construction d’entités juridiques nouvelles (constitués d’humains et de non humains) qui deviendraient elles-mêmes sujets de droits. Comme on le voit, il s’agit ici de questions majeures, dont les effets et conséquences s’annoncent essentielles. On comprendra donc que la Revue EnCommuns y consacrera une part importante de son effort et de son activité.
Communs et démocratie
La question du lien entre communs et démocratie demeure un angle encore peu exploré alors même que celui-ci est porteur d’enjeux de société considérables. Au moment où nos modèles de démocratie dite « représentative » se fissurent de toute part que peuvent les communs et les biens communs ? Les travaux d’obédience ostromienne mettent peu l’accent sur cet aspect des choses. Pierre Dardot et Christian Laval quant à eux s’inscrivent clairement dans ce questionnement sur la démocratie, avec une approche du commun dont une caractéristique centrale est qu’elle est élaborée en opposition à l’Etat et à la propriété 29C’est ainsi par exemple que chez ces auteurs le commun est pensé d’abord comme étant « l’inappropriable ». Op. cit., note 14.. Les travaux italiens nous guident sur une autre voie en invitant à penser les beni comuni à partir d’un réinvestissement de la question du lien entre propriété exclusive, Etat et démocratie, cela à travers le prisme du droit administratif en particulier 30Voir notamment Lucarelli, A. (2018). Biens communs. Contribution à une théorie juridique (lien externe). Droit et Société, (1), (141-157)..
Si la voie des communs appelle à une remise en cause du dogme propriétaire, ce dogme doit être conçu comme englobant à la fois la propriété privée et la propriété publique. L’un des grands intérêts de l’approche italienne est qu’elle s’attache à défaire le modèle de propriété publique exclusive et donc à remettre en cause le modèle de l’État propriétaire exclusif de la chose publique. S’ouvre à partir de là, une voie pour penser une reconquête citoyenne de la chose publique selon des modalités que nombre d’expériences citoyennes explorent actuellement, comme celle dite des « communs émergents » dont l’Asilo Filanghieri à Naples est l’un des précurseurs. La Revue EnCommuns portera un intérêt particulier à l’analyse de ces expériences susceptibles d’alimenter la réflexion sur la façon dont la voie des communs peut conduire à des pratiques démocratiques visant à « désencastrer » le public de l’État.
Communs et travail
Le déploiement des communs vient aussi percuter les réflexions en cours sur les transformations du travail. La notion même de travail semble aujourd’hui « troublée » 31Dujarier, M-A. (2021). Troubles dans le travail. PUF. dans la mesure où les différentes significations qu’elle revêtait se révèlent de plus en plus disjointes. Ainsi, le travail en tant que production utile ne concorde plus avec le travail en tant qu’emploi : de nombreux emplois actuels semblent être des facteurs de « désutilité », notamment du point de vue de la conservation des conditions d’habitabilité sur Terre ; à l’inverse, de nombreuses choses utiles sont produites hors des frontières de l’emploi formel. Les communs sont au cœur de cette dernière évolution, dans la mesure où ils reposent en grande partie sur des formes d’activités volontaires, hors-emploi, souvent accomplies à titre bénévole.
Si l’on ne peut qu’être admiratif de ces investissements personnels en faveur des communs, deux remarques s’imposent. D’une part, il n’y a aucune bonne raison que des activités utiles à la collectivité et porteuses de sens pour celles et ceux qui les accomplissent ne donnent pas lieu à des formes de rétribution, du moins lorsque les principaux concernés le souhaitent. D’autre part, lorsque les contributions bénévoles aux communs nourrissent des ressources indispensables à certains gros acteurs capitalistes (pensons par exemple à l’utilité des logiciels libres pour les Big Tech), l’activité bénévole se transforme en travail gratuit. En d’autres termes, les apports des commoners se trouvent à la fois exploités d’un point de vue économique, et niés dans leur statut de contribution productive.
L’intersection de la question des communs avec celle du travail est donc porteuse d’enjeux théoriques et pratiques importants. Elle interroge des catégories de pensée fondamentales, comme celles de travail, de production ou d’utilité. Elle ouvre aussi à des questionnements politiques sur les dispositifs institutionnels, encore largement à inventer, qui pourraient permettre de reconnaître et de rétribuer les contributions aux communs.
Ces questions sont d’autant plus complexes que les activités productives, notamment celles favorisées par le numérique, ne s’émancipent pas comme par miracle de leur contrôle par le capital. À un moment où les technologies numériques permettent à quelques entreprises technologiques de piloter et d’organiser des chaînes de valeur entière autour de l’IA notamment 32Cf. Casilli, A. (2019). En attendant les robots. Seuil ; Durand, C. (2020). Technoféodalisme. La Découverte, repenser les activités productives sous l’angle des communs sans les cantonner au bénévolat suppose une certaine créativité institutionnelle.
Communs et inégalités
Les inégalités sociales et économiques sont quant à elles longtemps demeurées un autre point aveugle de nombreuses réflexions sur les communs. D’une part, la focalisation sur la question de l’accès aux ressources (qu’il s’agisse de médicaments, de logiciels, d’espaces urbains, etc.) a pu reléguer au second plan la question des situations sociales différenciées de celles et ceux qui bénéficient des dites ressources. D’autre part, le mouvement des communs semble jusqu’à présent avoir été porté, du moins dans les pays du Nord, par des acteurs militants disposant d’importants capitaux culturels (par exemple une maîtrise des codes et des imaginaires associés au numérique 33Eynaud L., et Sultan F. (2020, 11 février). Communs, outils numériques et diversité du« mouvement ». Enquête sur la liste de diffusion échanges du Réseau francophone des biens communs, Sens public.) et, dans une moindre mesure, économiques.
La question des inégalités est donc devenue incontournable, tout en demeurant complexe à appréhender. Les inégalités se jouent en effet à différentes échelles, depuis les grands rapports Nord-Sud jusqu’aux logiques localisées de ségrégation urbaine. Elles se déploient en outre selon différentes dimensions : la classe, le genre, la « race », etc. Elles renvoient enfin tant à des questions internes aux communautés de commoners (par exemple la faible proportion de femmes dans certains projets et/ou la reproduction en leur sein de certains rapports de domination 34Cf. Dona Geagea D., De Tullio, MF. (2024). Commons-Oriented, but Embodied Enough? De-Constructing Knowledge, Experiences, and Institutions in Naples’ Water Commons Project? International Journal of the Commons, 18(1), 188–202.) qu’à des questions sociales plus générales par rapport auxquelles les acteurs des communs devront à l’avenir se positionner. Dans quelle mesure les communs ont-ils des réponses à apporter aux inégalités économiques, sociales, scolaires ou encore environnementales qui gangrènent nos sociétés ? De la réponse à cette question dépendra, au moins en partie, la capacité des communs à inspirer un véritable projet de transformation sociale.
Communs et genre
La question du genre n’est pas totalement absente des analyses d’Ostrom 35Łapniewska Z. (2016). Reading Elinor Ostrom through a Gender Perspective. Feminist Economics. 22(4), 129-151.. Dans un chapitre d’ouvrage collectif publié en 2008, elle introduit le genre au sein de sa grille d’analyse conceptuelle des communs : elle mentionne que la production des règles de gestion de la ressource peut être affectée par certaines caractéristiques individuelles des participants à son élaboration dont le genre, à côté d’autres caractéristiques individuelles telles que la caste, l’âge, l’ethnicité, le clan, la classe 36Ostrom E. (2008). Developing a Method for Analyzing Institutional Change. In, S. Batie and N. Mercuro (dir.) Assessing the Evolution and Impact of Alternative Institutional Structures. Routledge Press.. Cependant, de l’analyse bibiométrique croisant genre et communs réalisée par Hélène Périvier, il ressort que « l’approche genre est transformative et ne peut se résumer au seul ajout d’une catégorie sexe dans l’analyse » 37Périvier H. Analyse bibliométrique de la littérature croisant genre et communs. AFD, (Papier de Recherche, no 281).. En ce sens, et de l’aveu même d’Ostrom, à l’occasion d’un entretien donné à la revue Feminist economics en 2012, 38May, AM., Summerfield G. (2012). Creating a Space Where Gender Matters: Elinor Ostrom (1933-2012). Feminist Economics. 18(4), 25-37. le genre n’a pas été saisie comme un facteur clé des travaux sur la gestion des commons pools ressources ; Ostrom y précise toutefois avoir encouragé nombreux de ses étudiants et étudiantes à adopter cette perspective 39Mwangi, E. Meinzen-Dick, R. and Sun, Y. (2011). Gender and Sustainable Forest Management in East Africa and Latin American. Ecology and Society. 16(1)..
La mobilisation des genders studies dans l’espace - hétérogène - des communs ouvre un « nouveau » champ de questionnements et des perspectives transformatives des pratiques. Il s’agit de se demander, systématiquement, si les règles de gouvernance des communs sont égalitaires. Donnent-elles un accès égal à la ressource aux hommes comme aux femmes, et selon quelle articulation avec l’origine sociale ? Les modes de gestion collaboratifs et localisés et/ou traditionnels qui caractérisent les communs sont-ils exempts de toute forme d’oppression patriarcale et/ou de l’application des normes hétérosexuelles (hétéronormativité) ?
La gestion d’une ressource sous forme de communs et l’égalité de genre n’est pas systématique. Les observations de terrain indiquent que dans certains cas, le retour à des modes de gestion traditionnels sous forme de communs afin de préserver les ressources naturelles peut accroître les inégalités de genre et précariser le statut économique des femmes les plus précaires. Passer les communs au prisme du genre permet de mettre en évidence les mécanismes inégalitaires à l’œuvre dans la gestion des communs, et invisibilisés par les approches traditionnelles gender blind.
Selon une approche plus radicale (tant des communs que du genre) et dans une visée transformative, les communs peuvent être conçus comme un modèle politique, égalitaire et horizontal, capable de transformer les hiérarchies, les oppressions que met en exergue le genre, et qui sont à la fois celles – indissociables – du capitalisme et du patriarcat. Cette approche s’inscrit dans une refonte de l’ordre économique et politique mondial en particulier s’agissant des rapports Nord Sud.